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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.




La brutale répression d’une manifestation contre le régime à Manama a coûté la vie jeudi à au moins cinq personnes; une police particulièrement répressive formée par la France alors que Michelle Alliot-Marie était au ministère de l’intérieur. La contestation répond à l’initiative d’internautes qui ont appelé à manifester pour réclamer des réformes politiques et sociales dans ce royaume qui accueille des forces américaines.


Des attaques de la police envers des médecins et autres citoyens.
Des attaques de la police envers des médecins et autres citoyens.

La colère qui a saisi nombre de pays arabes ne pouvait pas épargner la petite monarchie de Bahreïn et, sans aucune surprise non plus, le pouvoir en place a répondu avec son arsenal habituel: la répression violente et l’appel à la solidarité des émirats et royaume voisins. Les forces de sécurité sont donc intervenues brutalement, dans la nuit de mercredi à jeudi, sur la place de la Perle, point de ralliement de milliers de manifestants manifestement inspirés par l’exemple de la célèbre place Tahrir du Caire, devenue l’épicentre de la révolution égyptienne.

Cinq personnes ont semble-t-il été tuées dans cette attaque menée avec des blindés, ce qui porte à sept le nombre d’opposants tués depuis le début de cette semaine, et des dizaines de manifestants ont été blessés. L’agitation revient donc en force dans l’archipel après une dizaine d’années d’une accalmie qui faisait suite aux années 1994-1999, marquées par une longue suite d’émeutes et une riposte du pouvoir particulièrement dure et arbitraire.

De l’avis des témoins, la soudaine offensive lancée par le régime contre le campement des opposants a été des plus violentes. «C’est du terrorisme pur et simple, a ainsi estimé un responsable du Wefaq, le principal parti religieux chiite, le député Abdoul Djalil Khalil, cité par l’agence Reuters. Quiconque a pris la décision d’attaquer les manifestants avait pour but de tuer.» «i[J’étais présent […] Les hommes s’enfuyaient mais les femmes et les enfants ne pouvaient pas courir aussi vite]i», a renchéri Ibrahim Mattar, un autre député du bloc chiite. Après l’évacuation de la place, des centaines de personnes se sont rassemblées hier matin devant l’hôpital Salmaniya, le principal établissement de Manama, en scandant «Mort aux Al-Khalifa», la famille sunnite qui règne sur ce pays peuplé majoritairement de chiites. En l’absence de statistiques, interdites sur cette question, ceux-ci représenteraient environ 70% de la population.

Hier, l’armée bahreïnie est entrée publiquement en scène, mais, différence avec les forces égyptiennes, elle est fidèle au monarque, cheikh Hamed ben Issa al-Khalifa. «Des unités ont commencé à se déployer pour assurer la sécurité des citoyens et des résidents et protéger leur liberté et leurs biens des actes de violence», a-t-elle indiqué dans son communiqué «numéro un».

Conséquence de la répression, le bloc Al-Wefaq, qui contrôle 18 des 40 sièges de l’Assemblée consultative, a fait savoir qu’il suspendait sa participation à cette institution aux pouvoirs par ailleurs très limités. Il pourrait même annoncer son retrait prochainement. Son chef, cheikh Ali Salmane, a par ailleurs réclamé hier la démission du gouvernement et l’instauration d’«une monarchie constitutionnelle dans laquelle le gouvernement serait élu par le peuple» tout en assurant ne pas vouloir la chute du régime ni l’instauration d’un État religieux sur le modèle iranien.

En fait, à la différence des années 1990, ce retour de la contestation n’est pas le fait des partis islamistes chiites mais, comme en Égypte, il répond à l’initiative d’internautes qui ont appelé à manifester pour réclamer des réformes politiques et sociales. Ceux-ci d’ailleurs refuseraient de se définir comme chiites ou sunnites mais comme des citoyens bahreïnis. C’est ensuite que les partis religieux sont intervenus, donnant au mouvement son ampleur actuelle. Il serait d’autant plus fort que des sunnites auraient rejoint la contestation.

«Avec sept morts et quelque 250 blessés dans un état critique, les rues de Bahreïn sont en ébullition», soulignait hier soir Mahmoud al-Youssef, un blogueur très actif dans le mouvement. «Ce que nous voulons par-dessus tout, et nous sommes tous ensemble à le demander, c’est un changement constitutionnel qui limiterait les pouvoirs du roi. Et il n’y a que lui qui peut décider d’un tel changement», ajoute-t-il. Ce qui l’inquiète, c’est bien sûr l’intervention de l’armée rendue possible précisément parce que le roi n’a pas de limites à ses pouvoirs.

Signe que le régime se sent fragilisé, cheikh Hamed est intervenu à la télévision – fait rarissime – pour demander pardon après les deux premiers tués en début de semaine, ce qui n’a pas empêché l’assaut violent ultérieur contre la place de la Perle. De son côté, le Ministère des affaires étrangères a annoncé une réunion ministérielle extraordinaire du Conseil de coopération du Golfe (CCG, qui comprend aussi l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Oman, Qatar et Koweït). «La réunion doit annoncer le soutien du CCG au gouvernement de Bahreïn sur les plans de la sécurité et de la défense et au niveau politique», a-t-il insisté.

Autant dire qu’il y sera question de répression. Sa charte prévoit d’ailleurs qu’un membre du CCG peut recevoir un appui militaire de ses alliés en cas de menace ou d’attaque. Mahmoud al-Youssef ne croit pas qu’on en arrivera là: «Ce qui se passe à Bahreïn est une affaire intérieure et je ne vois pas le régime faire appel à l’Arabie saoudite

Cependant, l’inquiétude doit avoir gagné Riyad qui a toujours un œil suspicieux sur les affaires intérieures bahreïnies – les deux pays sont d’ailleurs reliés par un grand pont, bâti aussi pour des raisons sécuritaires. Seul pays majoritairement chiite du CCG, l’archipel est dans le prolongement de la riche province pétrolière saoudienne du Hasa, peuplée elle aussi de chiites. Mais Washington, aussi, est sur le qui-vive. Le sud de l’île principale est le port d’attache des bâtiments de guerre américains en mission dans le Golfe et il accueille même le siège de la Ve Flotte.///////Jean-Pierre Perrin

Horizon


Rédigé par psa le 18/02/2011 à 07:52