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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.




Cette année-là qui avait à peine quatre mois, ce sera un 4 avril que MLK sera assassiné, froidement… Washington, New York, Boston, Miami, Baltimore, Memphis, Kansas City, etc., c'est l’hécatombe! On n'entend plus que le bruit des sirènes. Le pays est au bord du chaos. Une mort brutale restée mystérieuse pour un prophète de la non-violence qui a atteint le sommet tout en restant parmi les siens : « Nous disons que nous sommes déterminés à être des hommes. Nous sommes déterminés à être des personnes. »


J'ai vu la Terre promise

Dans sa chambre du Lorraine Motel de Memphis, Martin Luther King est inquiet, fatigué. Depuis quelque temps, le pasteur est largement critiqué par ses détracteurs, désavoué par certains de sa communauté, inégalement suivi. Après une succession d'échecs, il peine à rassembler les foules autour de ses sermons, son image en souffre. Néanmoins, il persiste à vouloir prouver que la non-violence est la solution. C'est pour cela qu'il est revenu à Memphis, la veille, le 3 avril 1968, avec ses partisans, afin de soutenir la grève des éboueurs noirs de la ville. Il espère que, cette fois-ci, la manifestation ne s'achèvera pas par des pillages et des fusillades. La municipalité locale condamne sa venue, de même que la Maison-Blanche, mais ça lui est égal. Il est obsédé par tout cela, mais ne laisse rien transparaître. Avant d'aller dîner, il se change dans la chambre 306, une chambre qu'il a si souvent occupée avec son ami et confrère le révérend Ralph Abernathy qu'elle est surnommée « suite King-Abernathy », d'après les dires de ce dernier.

Un peu avant 18 heures, King sort sur le balcon pour converser avec ses amis qui l'attendent sur le parking, en contrebas. Ils sont tous invités à dîner chez le révérend Billy Kyles, debout à quelques mètres de Martin Luther. À 18 h 1, un coup de feu retentit. La balle atteint King au visage. Elle entre par sa joue droite, fracasse sa mâchoire et plusieurs vertèbres, avant de sectionner sa moelle épinière. Martin Luther King s'effondre sur le sol. Ses amis accourent du parking pour le secourir. Il est défiguré et gît dans une mare de sang. Les regards se lèvent pour voir d'où a été tiré le coup. Probablement du bâtiment d'en face, mais rien ne bouge. À la vue du King sans connaissance, c'est la panique, les cris, les pleurs. Arrivés rapidement sur place, les secours embarquent le corps pour l'emmener au Saint-Joseph's Hospital. Malgré un massage cardiaque manuel, le cœur de King ne repart pas. À 19 h 5, la mort de Martin Luther King est officielle.

Homme blanc, costard-cravate
Entre-temps, les enquêteurs se sont déjà mis à l'ouvrage. Juste après l'attentat, des témoins ont vu un homme blanc s'enfuir à bord d'une Mustang blanche de l'hôtel délabré situé de l'autre côté de la rue. Il y avait loué une chambre quelques heures plus tôt sous l'identité de "Tom Willard". Un homme mesurant environ 1 mètre 80, aux cheveux foncés, courts et coiffés en arrière. Très bien habillé, costard-cravate. Les agents établissent d'emblée que le tireur a opéré depuis la salle de bains commune de l'établissement de fortune, qui offre une vue dégagée sur le balcon du motel Lorraine. Dans sa précipitation, le tueur a laissé derrière lui un fusil Remington 760 Gamemaster calibre 30,06, équipé d'une lunette télescopique, ainsi que des jumelles, fraîchement décorées d'empreintes digitales. Quelques jours plus tard, le FBI dévoilera l'identité du tueur : il s'agit de James Earl Ray, un petit malfrat évadé du pénitencier du Missouri. Une chasse à l'homme est ouverte dans le monde entier pour retrouver l'assassin du "Gandhi noir".

Curieusement, la veille de son meurtre, Martin Luther King annonçait presque sa mort lors d'un rassemblement au Mason Temple, sanctuaire international et siège de l'important groupe pentecôtiste Church of God in Christ. Quel flair ! Son discours restera célèbre sous le nom de « I've been to the mountaintop ». Il s'est écrié :


« Notre nation est malade. Le pays est en proie à des troubles. La confusion règne partout. C'est là une demande bizarre. Mais d'une façon ou d'une autre, vous ne voyez les étoiles que s'il fait assez noir pour cela. Et je vois Dieu à l'œuvre, en cette période du XXè siècle.

Quelque chose est en train d'arriver à notre monde. Les masses populaires se dressent. Et partout où elles s'assemblent aujourd'hui - que ce soit à Johannesburg, en Afrique du Sud, à Nairobi, au Kenya, à Accra, au Ghana, dans la ville de New York, à Atlanta, en Géorgie, à Jackson, au Mississippi, ou à Memphis, dans le Tennessee - le cri est toujours le même: « Nous voulons être libres. » Et une autre raison pour laquelle je suis heureux de vivre à notre époque, c'est que nous nous trouvons, par force, à un point où il faudra nous colleter avec les problèmes que les hommes ont tenté d'empoigner pendant toute leur histoire, sans que l'urgence soit telle qu'ils s'y trouvent forcés. Mais il y va maintenant de notre survie. Les hommes depuis des années déjà parlent de la guerre et de la paix.
Désormais, ils ne peuvent plus se contenter d'en parler; ils n'ont plus le choix entre la violence et la non-violence en ce monde; c'est la non-violence ou la non-existence. Voilà où nous en sommes aujourd'hui.

Il en va de même pour ce qui concerne la révolution en faveur des droits de l'homme: si rien n'est fait de toute urgence dans le monde entier pour sortir les peuples de couleur de leurs longues années de pauvreté, des longues années pendant lesquelles ils ont été maltraités et laissés à l'abandon, c'est le monde entier qui ira à sa perte. Aussi suis-je heureux que Dieu m'ait permis de vivre à notre époque pour voir ce qui s'y passe. Et je suis heureux qu'il m'ait accordé de me trouver aujourd'hui à Memphis.

Je peux me rappeler, je peux me rappeler le temps où les Noirs se contentaient de tourner en rond, comme l'a dit si souvent Ralph, se grattant là où ça ne les démangeait pas, riant quand on ne les chatouillait pas. Mais ce temps est entièrement révolu. Nous parlons sérieusement désormais et nous sommes déterminés à obtenir notre juste place dans ce monde du Bon Dieu. Et c'est là tout ce dont il s'agit.

Nous ne sommes engagés dans aucune protestation négative, dans aucune discussion négative vis-à-vis de personne. Nous disons que nous sommes déterminés à être des hommes. Nous sommes déterminés à être des personnes. Nous affirmons, nous affirmons que nous sommes des enfants du Bon Dieu. Et si nous sommes des enfants du Bon Dieu, nous n'avons pas à vivre comme on veut nous forcer à vivre.

Qu'est-ce que cela signifie en cette importante période de l'Histoire? Cela signifie qu'il nous faut rester ensemble. Il nous faut rester ensemble et maintenir notre unité. Vous savez, chaque fois que le Pharaon voulait prolonger le temps de l'esclavage en Égypte, il utilisait sa recette favorite pour y parvenir. Laquelle? Dresser les esclaves les uns contre les autres. Mais quand les esclaves sont unis, il se passe quelque chose à la cour du Pharaon, et celui-ci ne peut les maintenir en esclavage. Quand les esclaves s'unissent, c'est le commencement de la fin de l'esclavage. Maintenons notre unité. (...)


(...) « Eh bien, je ne sais pas ce qui va arriver maintenant. Nous avons devant nous des journées difficiles. Mais peu m'importe ce qui va m'arriver maintenant, car je suis allé jusqu'au sommet de la montagne, je ne m'inquiète plus. Comme tout le monde, je voudrais vivre longtemps. La longévité a son prix. Mais je ne m'en soucie guère maintenant. Je veux simplement que la volonté de Dieu soit faite. Et il m'a permis d'atteindre le sommet de la montagne. J'ai regardé autour de moi. Et j'ai vu la Terre promise. Il se peut que je n'y pénètre pas avec vous. Mais je veux vous faire savoir, ce soir, que notre peuple atteindra la Terre promise. Ainsi je suis heureux, ce soir. Je ne m'inquiète de rien. Je ne crains aucun homme. Mes yeux ont vu la gloire de la venue du Seigneur. » Clairement, il savait la menace de certains « frères blancs malades », mais il ne craignait aucun homme, dit-il alors.

99 ans de prison
Le soir même de l'attentat, la nouvelle de l'assassinat du pasteur Martin Luther King se répand comme une traînée de poudre dans tout le pays. Cris de douleur et d'horreur résonnent dans les grandes villes, bientôt remplacés par la colère de toute la communauté afro-américaine. Malgré les appels au calme et la demande des adjoints de King de ne pas mettre le feu à l'Amérique, une épidémie d'émeutes embrase plus de cent villes : pillages généralisés de magasins, affrontements avec la police et avec les militaires, incendies... Washington, New York, Boston, Miami, Baltimore, Memphis, Kansas City..., c'est l’hécatombe! On n'entend plus que le bruit des sirènes. Le prophète de la non-violence Luther King se retourne sûrement sur sa table d'autopsie. Le pays est au bord du chaos.

Le dimanche 7 avril, le président Lyndon B. Johnson proclame une journée de deuil national et la mise en berne de tous les drapeaux américains jusqu'à l'inhumation du grand homme. Pendant ce temps, les autorités sont incapables de mettre la main sur l'assassin. Finalement, James Earl Ray n'est rattrapé à Londres que deux mois plus tard, alors qu'il s'apprête à prendre un vol à l'aéroport d'Heathrow avec un faux passeport canadien. Extradé vers les États-Unis, il est incarcéré au pénitencier d'État du Tennessee. Lors du procès, il confessera le meurtre, avant de se rétracter trois jours plus tard pour clamer son innocence. En vain, car il est condamné à une peine de prison de 99 ans.

Conspiration
Il reste toujours un doute sur la culpabilité de James Earl Ray. Les défaillances de l'enquête ou encore l'absence de mobile réel ont suscité de nombreuses thèses de conspiration. Certains font du président Johnson le commanditaire du meurtre, car Martin Luther King a condamné la guerre au Vietnam. D'autres accusent le directeur du FBI Edgar Hoover, qui n'a pas hésité à traiter le leader noir de « plus grand menteur de la terre ». D'autres encore pointent du doigt les organisations racistes. La disparition de King peut profiter à beaucoup de monde, mais la justice ne s'intéresse qu'à ce pauvre tocard de Ray.

En 1997, Dexter King, le fils de Martin Luther King, rencontre Ray dans sa prison et soutient publiquement les efforts du condamné pour obtenir un nouveau procès. Ray meurt l'année suivante. En 1999, après une longue bataille juridique de la famille King, un jury de Memphis rend son verdict et admet que le leader des droits civiques a bel et bien été victime d'un complot, et non d'un tueur solitaire. Selon le jury, Loyd Jowers, propriétaire d'un restaurant de Memphis, est impliqué dans la disparition de King, ainsi que d'autres conspirateurs, dont des membres d'agences gouvernementales. Les investigations menées par la suite n'ont pu appuyer ce jugement. Aujourd'hui, la famille King cherche toujours le vrai coupable.


Ad Valorem


Rédigé par psa le 04/04/2014 à 00:00