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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.




Le texte original du poète sénégalais est intitulé La Démocratie destituée. À la lecture, il m’a paru La Démocratie Prostituée, comme on en retrouve à certains coins de rue de la politique africaine. Rien de moins, pertinent, devant la vigueur de cette audacieuse réflexion qui nous rappelle par ailleurs que « Dès que la nécessité presse, l’audace devient sagesse ». Un texte de toute beauté ! C’est avec un heureux sourire matinal qui fait toute votre journée et aussi avec une délectation sans pareille que je l’ai savouré ; que je le partage avec les mêmes sentiments radieux. Un peu long mais juteux et sans aucun gras à vous couper l’appétit…


«La violence militaire est analphabète»
«La violence militaire est analphabète»
Notre belle République sœur de Mauritanie vient de rendre à l’Afrique un bien triste service : celui de lui rappeler que l’ère des colonels et des généraux est un printemps bien têtu ! Je mets à dessein « colonels et généraux » en minuscules. La majuscule serait de trop, en plus qu’elle serait injuste et inappropriée pour des gradés ivres de leurs seules ambitions. Ils sont les meubles dorés du pouvoir. On ne les déplace pas. A défaut, ce sont eux qui choisissent leur place. La démocratie a bien mal ! Elle n’aura pas fini de si tôt son chemin de croix face à la subtilité des tyrannies. Et ce n’est pas surtout en Afrique seulement où cela se passe, hélas. Dommage pour cette symphonie inachevée en Mauritanie ! Rien, vraiment rien ne saurait justifier un tel coup d’Etat encore que les coups d’Etat n’ont cure de se justifier, car ce qui les motive ne trouve sa seule et totale réponse que dans la logique close de celui ou de ceux qui les exécutent. Les voix du peuple et de la communauté internationale comptent toujours bien après. Elles vaudront ce que vaudra le poids des réactions et des soulèvements concrets. La communauté internationale, comme dirait l’autre, n’a souvent que la grande gueule. Elle hurle certes, mais elle hurle dans un grand rien du tout ! Elle aussi, pourquoi se leurrer, à l’œil sur ses propres intérêts. Quant au peuple, c’est « une illusion de plus » comme le notait Benito Mussolini dans son ouvrage « Prélude à Machiavel ». Il ajoute : « Le peuple est une entité purement abstraite. On ne sait exactement ni où il commence ni où il finit. L’adjectif de souverain appliqué au peuple est une farce tragique. » Que veut dire dans la bouche de la Communauté internationale « restituer l’ordre constitutionnel ? » Laisser des putschistes s’installer confortablement dans leurs forfaits et bénir leur choix d’organiser des élections dans « deux ou six mois » selon leur propre agenda, ou rétablir l’ordre constitutionnel antérieur ? Et comment justement le rétablir ? Par les mots ? La force ? Le dialogue ? Voilà comment finissent par passer comme lettre à la poste, les coups d’Etat les plus inacceptables ! Avec le temps, il est arrivé qu’on ait oublié ses Chefs d’Etat arrivés au pouvoir en treillis et bottes et que l’on ne reconnaissait plus dans leurs nouveaux costumes taillés chez Yves Saint-Laurent. Ils sont passés sans bruit pour des civilisés parmi les civilisés. Et la page est tournée. Sans compter ceux qui, se prenant pour plus intelligents, organisent la fiction d’une démocratie sans tache. Et les autres qui, voulant malicieusement justifier leur bonne foi, « tirent sur la plante pour qu’elle pousse plus vite ».

« À la vérité, il n’y a pas de pays sous-développé, il n’y a que des hommes sous-développés »
« À la vérité, il n’y a pas de pays sous-développé, il n’y a que des hommes sous-développés »
b[Pauvre de nous !]b L’Union Africaine, dit-on, doit jouer le premier rôle. Autant je salue les pas de géant accomplis par notre organisation continentale grâce principalement à l’audace, à la vision, à l’opiniâtreté des chefs d’Etat comme Khadaffi de Libye, Maître Wade du Sénégal, et dans une moindre mesure de l’Afrique du Sud d’un Thabo Mbéki moins pressé, autant je condamne son manque de fermeté face à des agissements et des coups de force qui n’honorent pas notre continent. Le départ de Alpha Oumar Konaré, personnalité forte, engagée et cultivée, semble inscrire l’UA dans une phase transitoire trouble où la tiédeur et la mollesse risquent de prendre le pas sur l’intransigeance des actions à engager et le courage du ton. Les condamnations ne servent à rien. Elles font même sourire. La Mauritanie, disait-on, était devenue un laboratoire démocratique prometteur et encourageant. De la même manière, sous Alpha O. Konaré qui agaçait certains Chefs d’Etat, l’UA était devenue une instance solide, vibrante, une tribune enflammée où les vérités étaient dites même si elles n’étaient pas toujours suivies d’effets rapides, comme le souhaitait son président. Pour dire, que l’UA est très attendue sur le coup de force en Mauritanie. Suspendre le pays des instances de l’Organisation ? Oui, mais cela ne saurait suffire, car il lui sera permis de réintégrer l’UA dés que ses généraux auront placé tranquillement « leur » pion de Président. Cela s’appelle encourager les forfaitures, nourrir l’impunité. Qui disait que « rien n’est plus fragile qu’un Etat reposant sur le consensus ?» Il faut enfin saisir cette douloureuse opportunité que nous offre la Mauritanie pour agir autrement. Le dénouement du coup d’Etat aux Comores pourrait-il être le même en Mauritanie ? J’en doute. Les obstacles et les réalités géostratégiques ne sont pas les mêmes. Il est temps de trouver et de mettre en place des mécanismes qui ne puissent donner aucune chance à des putschistes de rester au pouvoir, de parler au nom de leur pauvre peuple et d’installer à leur convenance un Chef d’Etat qui ne serait rien d’autre que leur page. Aujourd’hui, nous sommes tous des mauritaniens et c’est pour cette raison que nous devons dénoncer sans détour ce qui vient de s’y passer. Il ne s’agit pas d’expliquer les causes du coup d’Etat, d’en tirer des erreurs et des fautes imputées à celui-ci ou à celui-là. Il faut agir et ne plus laisser passer la forfaiture. L’exigence de réalisme n’est pas de dire que c’est fait et que nous n’y pouvons rien. L’exigence de réalisme, c’est de pousser l’UA, l’ONU et toute la communauté internationale à refuser l’état de fait et de traduire concrètement en actes ce que l’on a cessé de dire depuis le coup d’Etat : rétablir l’ordre constitutionnel antérieur ! Il est temps que quelque chose nous soulève enfin au dessus de nous-mêmes. Nous savons, bien sûr, combien il est difficile de « combler le fossé entre la politique et la morale », mais nous devons essayer. Nous sommes nombreux « à faire semblant d’être ce qu’on est pas, à vouloir ce qu’on ne devrait pas vouloir ». A chacun de s’assumer devant son miroir. Dissertant sur la mécanique du pouvoir, l’écrivain et homme politique Edouard Balladur s’interroge : « Pourquoi souhaiter le pouvoir si sa conquête, son exercice requièrent des moyens que la morale réprouve ? Pourquoi baigner sa vie durant dans un univers où il est tant d’hommes avides, uniquement occupés d’eux-mêmes, prêts à toutes les compromissions ? » Alors, si l’armée n’est pas républicaine, si elle n’est pas garante de la nation, si ceux qui ont en charge de la conduire et de l’éduquer dans la noblesse et l’honneur rejoignent imprudemment le camp et le jeu des politiques, il est à parier que la démocratie, incarnée d’abord par la libre expression du peuple, sera toujours en péril. C’est la triste leçon que nous donne le coup d’Etat militaire en Mauritanie.

« L’histoire retiendra vos noms, côté latrines et l’oubli vous recouvrira »
« L’histoire retiendra vos noms, côté latrines et l’oubli vous recouvrira »
b[ La démocratie est forcément une femme polyandre, sinon elle ne servirait que la dictature et le bon vouloir d’un seul mari, d’un seul camp ]b Je repense ici à Senghor expliquant pourquoi le Sénégal était une spécificité qui échappait jusqu’ici en Afrique aux coups d’Etat : « Nous avons des officiers de haut rang, formés dans les plus grandes écoles militaires du monde. Des officiers instruits, cultivés, maniant même le latin et le grec à merveille. A ce niveau, on ne fait pas des coups d’Etat. Ce sont les petits caporaux qui font des coups d’Etat. » Sédar ajoutait : « La violence est la fille de l’analphabétisme ». En effet, l’on nous dit que le coup d’Etat militaire en Mauritanie s’est effectué sans une goutte de sang, entendu sans violence. Hélas, la violence n’est pas manifeste que dans l’effusion du sang. La violence est aussi dans l’accomplissement du forfait, de la privation de liberté, de la rupture brutale du contrat avec le suffrage universel par la seule volonté d’un groupe d’individus. C’est pour cette raison que Sédar a quelque part raison. Pour ma part, je prie pour que mon pays, quoiqu’il advienne, quelle que soit la hauteur des marées, donne raison au poète, c'est-à-dire que nous gardions une armée vertueuse, nourrie d’une rude morale civique et républicaine. Le rang et l’estime que la République de Mauritanie occupait dans le cœur du monde au regard de ses performances démocratiques et de sa lutte pour les droits de l’homme, ne méritaient pas un tel gâchis. Ceux qui ont perpétré ce coup de force sont en en effet de redoutables analphabètes, des pillards des temps modernes. Oui, une fois de plus, l’éducation et la formation sont capitales pour un pays. C’est pourquoi à la vérité, il n’y a pas de pays sous-développé, il n’y a que des hommes sous-développés. Les colonels et généraux putschistes mauritaniens en sont les modèles les plus accomplis, même si nous savons combien les causes, les raisons, les secrets, les ruses, les calculs, la duperie, les suspicions, les susceptibilités culturelles et tribales, les motivations, l’orgueil, l’ambition, les malaises et les complexes de toute nature, les incompatibilités d’humeur, les manipulations, combien autant d’indicateurs et de variables complexes combinés, peuvent conduire à l’acte irréparable. Toutefois, rien de tout cela ne devrait justifier une aussi terrible atteinte au respect de la démocratie et du suffrage universel. Laisser faire, c’est baisser les bras, démissionner, pisser allonger allègrement sur le dos. Laisser les putschistes organiser de nouvelles élections à leur guise, serait la pire des farces. On les voit d’ici venir nous dire, la main sur le coeur : « C’est fait, nous avons de nouveau rétabli la démocratie ». De qui se moque t-on ? Combien de fois faut-il à chaque fois rétablir la démocratie et la violer de plus belle ? Et d’ailleurs quelle démocratie ? Une démocratie numérotée, habillée, maquillée, sous tutelle et sous surveillance, est une insulte à notre conscience et une irresponsable bravade. A ceux qui tentent de justifier ce coup d’Etat en clamant qu’il fallait « sauver le peuple » ou « que la restauration de l’Etat exigeait parfois l’insurrection contre l’autorité établie », nous répondons que l’argument est tendancieux et dangereux. En Mauritanie, il n’y avait pas de quoi sauver le peuple et le Président élu n’était ni un monstre ni un diable ni un démon. La force, la bêtise, l’orgueil, la vanité, l’égoïsme, l’esprit partisan, soupçonneux et présomptueux ont tout simplement prévalu. L’histoire retiendra vos noms, côté latrines et l’oubli vous recouvrira. Il est des héros qui grandissent dans la mémoire des peuples. Vous n’en n’êtes point et vous n’en serez point. D’une naissance royale, vous avez plutôt interrompu le fil. Vous avez assassiné la fille démocratie. Elle était pourtant si belle, quoique toujours fragile, inquiète d’elle-même, soumise selon sa nature et son destin à toutes les critiques, tous les risques, les imperfections et les faiblesses. La démocratie est forcément une femme polyandre, sinon elle ne servirait que la dictature et le bon vouloir d’un seul mari, d’un seul camp. N’est-ce pas cela justement, qui rendrait cette femme tant convoitée et tant rejetée à la fois, si difficile et si rebelle à être apprivoisée ? La démocratie a tous les atouts et tous les défauts d’une belle femme. Il faut prendre et vivre avec le tout, et pas séparément avec seulement ce qui nous plaît et nous convient. Sinon, Ce serait trop simple, trop facile, trop injuste. Nous connaissons tous maintenant les maux de la Mauritanie : ce sont les colonels et les généraux ! C’est une maladie que nous avions détectée, reconnue mais que nous n’avons pas soigné. Nous avons laissé croître la maladie et il est à craindre qu’elle ne devienne incurable. Les militaires ont bien joué des artifices de l’habileté. Pourtant, il nous faut refuser la fatalité et la résignation. La recherche à tous prix du consensus ne serait pas la bonne voie. Il ne faut pas différer le temps d’agir. Il nous faut rompre avec la prudence, ce qui ne veut pas dire rompre avec la raison. La vérité, c’est « qu’il ne faut pas renoncer à faire la guerre -aux bourreaux de la démocratie-, préférant acheter la paix », une paix sommaire et fictive. La récidive n’est jamais loin. La preuve ! L’Union Africaine, l’Union Européenne, comme l’ONU doivent comprendre désormais que « notre époque exige des décisions audacieuses, inhabituelles et étranges ». Ensemble et résolues, il leur faut « créer les conditions d’un ordre stable » qui ne dépendrait plus du bon vouloir des tenants de la force. Cette nécessité presse et « dès que la nécessité presse, l’audace devient sagesse. » dit-on. Le droit d’ingérence ne serait-il finalement injuste que pour ceux qui il anéantirait la victoire par l’épée, le pouvoir usurpé, les ambitions, la fortune entrevue, la gloire espérée ? Puissent les dieux du désert et les saints de cette terre brûlante de prières sauver la Mauritanie de ses fils impétueux et immatures, malgré les étoiles sur leurs épaules, et qui, au lieu de vaincre et de chasser des armées ennemies, ont mis à genoux et vaincu leur propre pays, brûlé son premier livre d’or à la face du monde et chassé sa gloire de toutes les stèles des mémoires de l’espoir. b[Amadou Lamine Sall]b Poète- Lauréat des Grands Prix de l’Académie française

Horizon


Rédigé par psa le 14/08/2008 à 00:06
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