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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.




Journalistes et lecteurs du prestigieux quotidien dénoncent l’ingérence «inacceptable» de Nicolas Sarkozy dans le processus de recapitalisation en cours. Ils défendent aussi un «modèle unique», plus complexe en réalité qu’il n’apparaît dans la légende du journal. Que dire du Monde, auquel plus de trente livres ont déjà été consacrés? Leur ton souvent critique, voire hostile, en dit plus long que leur contenu sur les attentes immenses entourant ce «modèle particulier» de la presse francophone, où se mêlent la figure tutélaire du père fondateur, Hubert Beuve-Méry, une indépendance farouchement affichée et le poids de la société des rédacteurs.


HBM en 1969
HBM en 1969
Quelle que soit la solution de recapitalisation qui devrait être adoptée le 28 juin par le conseil de surveillance du groupe et deux jours plus tard par son assemblée générale, «une page se tournera», dit Gilles van Kote, président de la société des rédacteurs du Monde (SRM), jusqu’ici actionnaire de référence du groupe. Celle-ci devra s’effacer devant les investisseurs extérieurs qui combleront les dettes du groupe – 80 à 200 millions d’euros selon les sources.

«Je ne voterai pas la vente du Monde », dit Béatrice Gurrey, qui présidait la SRM jusqu’en 2008. Les 49,5% de voix détenues par les différentes sociétés du personnel constituent «une formule exceptionnelle, adaptée à ce journal et à son histoire, et qui gêne beaucoup de monde». La convocation à l’Elysée d’Eric Fottorino, président du directoire du Monde, a ravivé les craintes. Nicolas Sarkozy utiliserait le levier des subventions – 1,5 milliard d’euros par an pour toute la presse française, la plus aidée du monde occidental – pour écarter du jeu les investisseurs dont les penchants politiques entraveraient sa réélection en 2012.

Ingérence politique! Les sombres anticipations de ceux qui voient Le Monde à la botte du capital ou de l’Etat semblent se réaliser. Dans l’édition datée de ce 17 juin, un communiqué signé du «pôle d’indépendance du groupe» qualifie d’«inacceptable» l’intervention présidentielle et «souhaite que les fonds d’origine publique ne soient pas utilisés pour tenter d’orienter le choix que fera souverainement le conseil de surveillance». Ce pôle, regroupant les actionnaires internes et la société des lecteurs, «pèse» 11 sièges sur 20 au conseil de surveillance. A regarder d’un peu plus près l’histoire du quotidien et celle de sa société des rédacteurs, on constate que le «modèle» repose (aussi) sur certains mythes et «malentendus», comme le relève Patrick Eveno, un des meilleurs connaisseurs du Monde.

Sa création, en 1944, découle déjà d’une décision politique du général de Gaulle. La plupart des titres d’avant-guerre sont interdits à la Libération – dont Le Temps, coupable de penchants vichystes. C’est néanmoins dans cet ancien journal influent de la IIIe République que de Gaulle va chercher Hubert Beuve-Méry (HBM). Ce dernier n’a jamais aimé le terme d’«institution» souvent accolé au Monde, «trop figé, trop solennel. Je lui préfère celui d’aventure, risquée au début». Il revendique un journal «sans fil à la patte, qui ne doit rien à personne – Etat, puissances d’argent, syndicats ou Eglise».
La société des rédacteurs voit le jour en 1951, suite à un conflit éditorial sur la place de l’Europe dans le monde d’après-guerre. Le libéral René Courtin, atlantiste convaincu, s’oppose au philosophe Etienne Gilson, qui la veut indépendante de l’Ouest comme de l’Est; Hubert Beuve-Méry se situe entre les deux, plus proche du second. Courtin claque la porte, HBM démissionne. L’académicien Emile Henriot, qui avait vécu la vente occulte du Temps à un consortium de grands patrons en 1929, s’alarme et s’écrie: «Ne nous laissons pas, cette fois-ci, vendre avec les meubles!»

A l’occasion d’une augmentation de capital, la société des rédacteurs en reçoit 28,5%, c’est-à-dire la minorité de blocage. Hubert Beuve-Méry, revenu sur sa démission, la surnomme «le soviet de la rue des Italiens», où se fait alors Le Monde. Il n’en reste pas moins «un patron de droit divin, nommé par le pouvoir et nommant ses successeurs», observe Patrick Eveno. La SRM ne choisit pour la première fois le directeur (Claude Julien) qu’en 1980. Pour les trois suivants, elle entérine des choix faits sans elle. En 1994, elle élit Jean-Marie Colombani – et s’en mordra les doigts quand sa stratégie d’expansion aura creusé un trou de 100 millions d’euros.
Seul exemple de ce type pendant quinze ans, la SRM a essaimé ensuite dans une vingtaine de rédactions. Le modèle a connu son apogée dans la foulée de Mai 68 avant de décliner, notamment sous les coups de boutoir de Robert Hersant. «Dans la pratique, ces sociétés ont joué un rôle plus déstabilisateur qu’organisateur», résume Patrick Eveno, très critique sur le mélange de casquettes.

Le Monde Comme un Journal
Le deuil inachevé du «Monde»

Quant aux rapports du Monde avec la politique, ils n’ont pas toujours été aussi purs que le veut la légende. En 1985, François Mitterrand, mécontent du directeur d’alors, André Laurens, «qui ne sait pas tenir ses journalistes», intrigue pour qu’il soit remplacé par André Fontaine, qu’il qualifie de «successeur naturel». Afin d’appuyer ses propos, il suggère au patron de la banque BNP, un de ses proches, de couper les vivres au journal. André Fontaine s’assied dans le fauteuil directorial, choisi sans vote par HBM. Le Monde lui-même, oubliant les préceptes de son fondateur, se met un «fil à la patte» en soutenant Mitterrand, élu président en 1981. Le journal perd un quart de son lectorat dans les deux années qui suivent. C’est à partir de ce moment aussi qu’il cesse d’être rentable et subit ses premières attaques. Dans «Le Monde» tel qu’il est, Michel Legris lui reproche d’être une «société anonyme à responsabilité diluée» aux positions «tortueusement camouflées», un journal qui «après avoir marqué son temps, a fait son temps».

L’attaque est dure, mais ce n’est rien en comparaison de celle que lancent Pierre Péan et Philippe Cohen en 2003 dans La Face cachée du «Monde». Un triomphe en librairie. Cette fois, ce sont les liens financiers et «abus de pouvoir» du quotidien, ou plus précisément du trio qui le dirige – Jean-Marie Colombani, Alain Minc et Edwy Plenel – qui sont décortiqués et dénoncés. On ne refera pas ici ce procès-fleuve (Patrick Eveno juge l’essentiel de ces reproches infondés ou exagérés). L’intérêt du livre est dans ce qu’il déclenche. Une partie de la rédaction se dresse contre l’autre, une ombre de soupçon plane désormais sur le titre. «Combiner les fonctions de directeur et de rédacteur en chef dans les mains d’une même personne suscitait la tentation de mêler journalisme et affaires. Le problème n’était pas l’existence de conflit d’intérêts, mais l’impression constante qu’il pouvait y en avoir», écrit Rodney Benson, de la New York University. Cela d’autant plus que Jean-Marie Colombani, convaincu qu’un titre isolé est plus fragile qu’un groupe diversifié, s’est lancé dans une politique agressive de rachats: Télérama , Midi Libre , Courrier international , ainsi qu’une participation au Temps (suisse) aujourd’hui diluée à 2,1% du capital. Pour cela, il a beaucoup endetté et complexifié le groupe dans une cascade de holdings. C’est ce château de cartes qu’abat la double crise – financière, suite à la chute des recettes; de confiance, après le livre Péan-Cohen. Les têtes roulent. Le Monde a déjà connu maintes crises, mais celle-là est plus profonde.

«Il ne s’agit pas de coller une nouvelle rustine, il faut un vrai projet pour ce groupe», dit un connaisseur du dossier. Or les groupes de presse étrangers qui l’ont étudié se sont désistés (Ringier, L’Espresso) ou ont demandé un délai, comme l’espagnol Prisa, lui-même endetté à hauteur de plusieurs milliards d’euros et en négociation avec Liberty Acquisition Holdings. «Pas question de passer sous la coupe d’un fonds américain», entend-on déjà dans les couloirs du Monde. Le groupe a besoin de 10 millions d’euros, vite. Jusqu’à ce mercredi la seule offre ferme était celle du milliardaire octogénaire Pierre Bergé (cofondateur de la maison de couture Yves Saint Laurent, joint à Matthieu Pigasse (banque Lazard) et Xavier Niel (actionnaire principal du fournisseur d’accès internet Free). Outre le fait que le trio déplaît à Nicolas Sarkozy, son projet industriel reste flou. D’ailleurs la SRM n’en demande pas, bien que l’imprimerie du journal, obsolète, soit un boulet, de même que le système actuel de distribution. Mieux, la SRM, par la bouche de son président Gilles van Kote, veut «un droit de regard sur les futurs actionnaires». La page n’est donc pas aussi tournée qu’il le dit. Le Monde n’a pas encore fait le deuil de son passé. Aussi, ceux qui s’intéressent à cette «institution» devenue «une marque très forte» selon les mots de son directeur Eric Fottorino, n’ont pas tous posé leur jeu sur la table. C’est le cas de Lagardère (17% du capital). Mercredi, Claude Perdriel, président fondateur du groupe Nouvel Observateur, qui possède 1,7% des actions du Monde a annoncé qu’il s’était allié à France Télécom pour déposer une offre de rachat. D’autres encore attendent peut-être que la situation se décante.///////Jean-Claude Péclet




Silence


Rédigé par psa le 17/06/2010 à 03:00