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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.




De Célestin Monga, un Désir éternel de Jean-Marc Éla, de sa généroité et de sa noblesse...


Lettre à Jean-Marc Éla
Mon cher Jean-Marc, J’ai appris ton départ au lendemain de Noel dans la brutalité de l’hiver canadien. Je me trouvais à Fort-de-France où j’allais me recueillir sur la tombe d’Aimé Césaire, un de tes maîtres favoris. Le message d’Anne-Sidonie, que je redoutais depuis plusieurs semaines, est arrivé avec une force implacable, mais formulé avec élégance et dignité. Je savais certes que l’heure était grave dans cet hôpital lointain de Vancouver. Mais j’espérais secrètement qu’un miracle surviendrait et reculerait le temps de la solitude. Il n’en n’a donc rien été. La mort est advenue, incongrue, inexorable et indiscrète, avec son cortège de chagrin et son overdose d’absurdité. Un grand silence s’est alors abattu sur moi. J’ai imaginé la cruauté grimaçante avec laquelle elle s’est penchée sur ta silhouette délicate, et aussi la sérénité avec laquelle tu as dû désarmer son antipathie. J’imagine la noblesse d’âme que tu as opposée à ses gesticulations morbides, à son besoin d’horreur et à son insensibilité. De quoi désarmer le bourreau le plus intrépide et le plus zélé. J’ai imaginé aussi la tête de Saint-Pierre, le portier du purgatoire et du paradis, lorsqu’il t’a vu débarquer avec tes grands boubous. Il a dû se dire que tu étais bien avance sur l’horaire. Mais comme les voies du Seigneur sont impénétrables, il s’est bien résolu à te vêtir d’un habit de lumière et à te diriger du côté réservé aux anges les plus inspirés. Une chose est sûre : ton cas ne lui a pas posé le moindre problème car il savait immédiatement dans quel camp tu appartenais. Pour beaucoup d’entre nous, il devra réfléchir intensément avant de prendre une décision, nous soumettre à des interrogatoires serrés, soupeser le pour et le contre de chacun de nos actes, et écouter parfois dubitativement nos explications alambiquées. ////Mon cher Jean-Marc, J’ai eu la chance de te connaître au moment de ma vie où, sans le savoir, j’avais le plus besoin de toi. Tu es entré subrepticement dans mon existence, y occupant discrètement la place spéciale qui t’appartenait. Je me souviens qu’en tant que prêtre, tu m’as baptisé et marié, à un moment de ma vie où l’agnosticisme me menaçait gravement. Contrairement à quelques membres de la hiérarchie de l’église catholique camerounaise, si rigides dans leur interprétation de l’Evangile et souvent incapables de discernement, tu avais pris sur toi la décision de me convertir. Ta générosité d’âme t’avait conduit à prendre en compte mon désir de Dieu, et à accepter de me guider sur le chemin de l’absolu. Tu avais officié d’abord à ton modeste domicile et ensuite dans la Paroisse quasiment vide de Yaoundé-Melen où quelques femmes chantaient délicatement la gloire du Messie sur des compositions de Georg Friedrich Haendel et de Pie-Claude Ngoumou. Ces moments intimistes et précieux sont à jamais gravées dans ma mémoire. Ta fidélité à tes idéaux et ton goût de la liberté expliquent d’ailleurs le fait que tu sois demeuré toute ta vie un homme d’église, malgré les questionnements implacables auxquels tu as toujours soumis les gestionnaires de la foi. Je ne doute pas que l’Eglise camerounaise à qui échoit l’immense responsabilité d’organiser tes obsèques, est autant honorée de cette tâche qu’elle regrette de n’avoir pas profité de ta sagesse pour revalider et légitimer son projet social et intellectuel. Après tout, c’est bien parce que tu voulais libérer cette église du joug du conformisme et des petites ambitions que tu te demandais dans un de tes derniers livres : “Le Pape a-t-il peur de l’Eglise ?” Interrogation digne d’un autre prêtre camerounais insoumis, Monseigneur Albert Ndongmo, mort lui aussi en exil au Canada. A l’heure où l’Eglise camerounaise s’active à préparer la visite prochaine du Pape Benoît XVI au Cameroun, concentrant ses efforts à la préparation des danses traditionnelles, à la répétition des messes en latin et à l’élaboration de la liste des subsides qu’elle quémandera auprès de lui, je pense à ta dignité. Peut-être cette Eglise saura-t-elle s’interroger sur les significations de ta mort ? /////Mon cher Jean-Marc, Je t’imagine au paradis, collectant minutieusement les sources, les références et divers documents, et écrivant fiévreusement tes trois prochains livres—puisque tu en écrivais toujours plusieurs à la fois. Je t’imagine là-bas, assumant avec une dignité stoïque ton rôle d’intellectuel, méfiant de toutes les modes et de toutes les prétentions au monopole de la raison. Je me souviens de ta critique de l’intellectuel, de sa fonction, et du rapport que celui-ci doit entretenir avec le savoir, ou de la manière dont il doit intervenir en société. Contrairement à Mongo Beti par exemple qui s’engageait allégrement dans le combat politique au nom de l’universalisme et de la liberté incompressible dont jouit chaque être humain, toi tu proposais une autre démarche : tu célébrais la dimension locale de l’intellectuel, qui devait s’exprimer à partir d’un certain lieu, témoigner pour une époque précise, bref, être dépositaire de valeurs que légitime son ancrage dans l’ici et le maintenant. Avec une fougue inspirée, Mongo Beti prônait l’éveil et la prise de conscience, c’est-à-dire l’objectivation des peuples opprimés. Avec ta discrétion érudite, tu préférais questionner les postulats de tout raisonnement importé, déconstruire l’idée même de cette conscience, critiquer le type d’objectivité que l’on voulait imposer aux Africains comme mode de contrôle de leurs subjectivités. Comme ton ami Fabien Eboussi Boulaga, tu estimais plutôt que c’est à travers la subjectivation que chaque citoyen retrouve sa propre essence et se réapproprie véritablement ce qu’il est. Tu n’accordais pas au savoir livresque et aux diplômes un pouvoir spécial pour libérer les consciences et énoncer des voies de salut. Sociologue à la sensibilité aiguisée, tu valorisais la sagesse et la rationalité du paysan de Tokombéré a, la lucidité silencieuse du fonctionnaire d’Ebolowa, l’inventivité du “sauveteur” de Bépanda ou de Nkoldongo, la capacité d’indignation de l’étudiant de Buéa, et la métaphysique souvent sophistiquée de la petite marchande de fruits de Bamenda ou de Bertoua. Paradoxe apparent : Mongo Beti, le pourfendeur implacable des régimes oppressifs qui écrasent nos imaginaires, l’exilé de quarante ans, est décédé au Cameroun, après avoir vécu auprès des siens pendant les dernières années de sa vie. Toi, tu à dû quitter ton pays bien-aimé et finir ta vie loin des tiens. La vérité est que l’exil n’est pas seulement géographique. Il est souvent intérieur. Avec ton haut degré d’exigence éthique, tu ne pouvais qu’être en exil dans ta propre peau, dans un pays suffoquant d’intolérance. Même lorsque tu vivais au Cameroun, tu y étais déjà d’une certaine manière en exil.

Le supplice de Marsyas... un autre écorché vif
Le supplice de Marsyas... un autre écorché vif
Mon cher Jean-Marc, Je me souviens de ton indépendance d’esprit, parfois ombrageuse, qui ne se manifestait pas simplement l’égard des élites politiques. Elle s’exprimait aussi face aux courants intellectuels à la mode, ceux notamment que l’on importait un peu trop rapidement à ton goût des cafés littéraires parisiens. Tu les démolissais méthodiquement, avec un calme rageur. J’ai par exemple toujours été fasciné par ta critique de la conception du pouvoir en vogue chez les chercheurs africanistes, et par leur mimétisme. S’aventurant sur les traces de Michel Foucault qui estimait que le pouvoir n’est jamais une entité cohérente, unitaire et stable mais au contraire un jeu de relations complexes supposant des conditions historiques d’émergence et impliquent donc des effets multiples, certains politologues ont hâtivement conclu que les pouvoirs africains étaient banals, et qu’il fallait les étudier avec la même distance presque désinvolte que requiert l’analyse du pouvoir en Occident. A leurs yeux, le pouvoir politique est moins important que les sujets individuels qui le composent et exercent l’autorité les uns sur les autres, parfois à tour de rôle, dans des dynamiques souvent instables. Grossière erreur d’optique, estimais-tu. Autant tu jugeais appropriée l’idée qu’il faille prendre au sérieux “l’irruption des pauvres dans les jeux de pouvoir” et la valorisation de leur capacité d’indocilité, autant tu te méfiais de ces théories de la généalogie du pouvoir en Afrique. Elles te semblaient à la fois ignorante des réalités de nos pays où les pouvoirs politiques “tuent, dépouillent, accaparent et monopolisent l’accès aux conditions d’existence”, comme tu le disais dans tes entretiens avec Yao Assogba (Le sociologue et théologien africain en boubou, 1999). La frénésie avec laquelle tu travaillais visait aussi à étaler au grand jour les incohérences du regard sur l’Afrique, et à en démasquer leurs motivations, parfois bien peu honorables. De ton point de vue, l’historicité propre et indiscutable des sociétés politiques africaines et les mélanges postcoloniaux n’ont supprimé ni l’existence d’une civilisation africaine (constituée certes de diverses cultures) ni effacé ou banalisé la question de l’oppression. Le relativisme sans fin, qui amalgame les coupables, les bourreaux et les victimes pour absoudre les péchés des criminels, n’est qu’une perversion d’un post-modernisme devenu fou. A tes yeux, le bien et le mal existent toujours et la lutte entre eux définit l’éthique de notre action, comme c’était déjà le cas au bon vieux temps d’Adam et Eve. Je me souviens de ton débarquement impromptu à Montréal en 1995, et du long voyage que j’avais dû entreprendre en voiture depuis Boston, en compagnie d’Achille Mbembe, pour aller te voir en ta terre d’exil. La gravité et l’irréalité de cet instant ne lui avaient pas ôté la douce saveur de retrouvailles familiales. Nous avions passé quelques jours chez Yao Assogba, sociologue togolais à l’hospitalité intimidante et à la générosité incongrue. Nous avions parlé de notre continent pratiquement toute une nuit, parfois étendus à même le sol, et aussi des défis conceptuels et méthodologiques que le renouvellement de l’autoritarisme posait à nos outils d’analyse. Dans un monde où les identités semblaient s’effilocher rapidement, nous nous étions demandé si l’Afrique était encore un concept opératoire valide. Ton avis était clair : oui, absolument. Car disais-tu, il importe que “l’homme africain prenne en compte les questions spécifiques qui viennent du monde africain.” Comme Césaire, tu aurais pu proclamer : “Nègre je suis, Nègre je resterai”, sans tomber cependant dans l’essentialisme. /////Mon cher Jean-Marc, La pensée sur l’Afrique est aujourd’hui coincée entre trois écueils philosophiques dont il n’est pas aisé de s’écarter. Il y a d’abord les pièges éthiques et conceptuels d’un nationalisme réductionniste et encombrant, qui postule la nature étanche de la culture et de l’Homme africains. Coagulée dans le temps et proclamant l’impérieuse nécessité de réhabiliter l’image d’un paradis perdu, cette vision exclusiviste du monde est prisonnière de ses propres mythes dont elle se nourrit. Il y a aussi les impasses de la thèse opposée, celle qui estime que l’Afrique n’existe pas, qu’elle n’est qu’un amalgame historique et politique ; un panachage artificiel hétéroclite dispersé dans le temps et l’espace ; bref, une simple construction mentale. Entre ces deux thèses erronées, qui valident l’idée d’une altérité incompréhensible des Africains ou l’exotisme intellectuel, il y a la maladroite tentative des démarches apologétiques à la Senghor, qui sont tellement obsédées par le caractère hybride des sociétés et des cultures qu’elles ne proposent que le mimétisme. Tu ne t’es jamais embourbé dans ces querelles pseudo métaphysiques sans importance. Tu as toujours été jaloux de ta foi d’Africain. “Je ne suis pas devenu un autre”, disait Césaire. Comme lui, tu croyais certes qu’il fallait “sortir de la victimisation” mais insistais sur la nécessité de reconnaître une “spécificité africaine” arbitrairement définie peut-être, mais aussi légitime que n’importe quelle autre construction sociale. “Il faut libérer l’homme nègre, il faut aussi libérer le libérateur.”. Le “rendez-vous du donner et du recevoir” est à ce prix. Ton œuvre permet donc de resituer l’Afrique dans son vrai champ d’étude, à équidistance des intégrismes de tous bords. Elle aide à démystifier les leurres d’un nationalisme essentialiste aveuglé par la nostalgie d’un monde et d’un temps ayant existé surtout dans l’imaginaire de la douleur. Elle permet également de réfuter les formes les plus extrêmes d’un “cosmopolitanisme” qui nie le droit à la subjectivité. Ta parole était le discours africain, sophistiqué mais clair, articulé et eurythmique, sévère mais généreux. Un discours issu de la noble école des savoirs, de la sagesse universelle, de l’exercice des franchises universitaires, de l’école certes, mais de la vie surtout. Un discours en forme de chant, de science verbale, et d’un certain type de foi. /////Mon cher Jean-Marc, La nature de notre relation était telle que tu n’as jamais critiqué ni mes choix professionnels et intellectuels, ni ceux de tes nombreux enfants adoptifs. En dépit de ton opposition farouche au libéralisme économique, tu m’as toujours pardonnés mon impertinence, mes incartades et mes propos parfois hérétiques. Tu m’as souvent félicité de mon travail, malgré ta défiance par rapport à l’institution Banque mondiale. Tu m’as toujours encouragé d’y apprendre chaque jour quelque chose de nouveau. Cette étrange tolérance m’a beaucoup grandi. Parfois d’ailleurs lorsqu’un hurluberlu désorienté par l’amertume m’interpelle non pas sur mon travail ou sur des actes que j’aurais posés (ce qui serait une critique légitime) mais sur l’idéologie supposée de mes employeurs, je me contente de sourire et de relire les mots que tu m’écrivais, puissants viatiques et balises de mon itinéraire. Ton soutien constant ne visait pas l’objectif petitement matérialiste et rancunier de ceux qui envoyaient Samba Diallo à l’Ecole du Blanc pour y “apprendre à vaincre sans avoir raison”. Tu estimais simplement que les relations humaines se situent à un rare niveau de complicité ardente, qu’elles s’énoncent dans un lieu où l’amour est inconditionnel et où ne sauraient parvenir ces peccadilles et artifices que sont les désaccords intellectuels et les opinions individuelles, au demeurant éphémères et dérisoires. Seules comptent la majesté du rêve commun et la texture de nos sentiments. Il est arrivé à quelque donneur de leçon de me demander comment je pouvais bénéficier de ta bienveillance, moi l’économiste de la Banque mondiale et théoricien supposé du libéralisme. Les braves inquisiteurs qui se posaient ce type de question ne s’étaient probablement pas donné la peine de s’informer sérieusement sur la validité attaches idéologiques dont ils m’affublaient, ni même sur le contenu de mon travail—qui pourrait leur en vouloir de n’avoir pas lu mes modestes écrits ? Plus grave : ils sous-estimaient l’étendue de ton cœur, la largeur de ton indulgence et ta capacité à questionner régulièrement tes propres certitudes intellectuelles. Tu croyais toi aussi que le doute est la meilleure amie de l’homme. Il m’est quand même arrivé de penser furtivement à nos différences d’approches au sujet du libéralisme économique par exemple. Tu considérais la défense des intérêts des paysans africains comme un impératif moral. Violentés par un capitalisme tropical souvent caricatural, ces paysans-là ne se sont jamais laissé faire. Tu as d’ailleurs chroniqué mieux que personne leurs ripostes parfois très percutantes dans ton ouvrage Quand l’Etat pénètre en brousse. Tu y as dénoncé la démission de l’Etat, et suggéré une meilleure gouvernementalité des entreprises publiques africaines. Peut-être accordais-tu parfois le bénéfice du doute à ces leaders politiques autoproclamés et à ces fonctionnaires qui croient disposer d’une sagesse économique infuse ? Pour ma part, je considère toute initiative marquée du sceau de la raison d’Etat comme étant a priori suspecte et souvent source de gaspillage de nos maigres ressources fiscales. Je me suis donc toujours méfié de l’exercice de la souveraineté étatique, surtout dans un contexte où ceux qui monopolisent la raison d’Etat entretiennent délibérément la disette comme moyen de maximiser leur pouvoir. J’ai donc été plus sceptique que toi de la capacité de nos planificateurs à la générosité douteuse, et ai toujours pensé qu’un libéralisme intelligemment régulé et bridé par le bon sens collectif pouvait être source de créativité et cadre de mobilisation d’énergies, surtout face à des Etats postcoloniaux à l’identité instable. Relisant ces jours-ci Travail et entreprise en Afrique noire, un de tes derniers ouvrages consacrés à l’entreprenariat africain, il m’a semblé que nos opinions n’étaient pas vraiment éloignées l’une de l’autre.

Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapalus
Eugène Delacroix, La Mort de Sardanapalus
Mon cher Jean-Marc, Il existe une Afrique surpeuplée de doutes, confisquée par des “dictateurs stagiaires” (Mongo Beti), des “despotes obscurs” (Edem Kodjo), des leaders d’opposition aigris et agités, des diplômés illettrés et des “intellectuels tarés” (Nicephore Soglo), des Feymen dont la fortune appauvrit la société, des étudiants en colère devenus conservateurs, des fonctionnaires qui théorisent la paresse, des jeunes qui risquent leur vie dans les soutes d’avion pour aller chercher un eldorado improbable en Occident, et des femmes désabusées qui consacrent leurs économies dans les cybercafés à chercher des maris sauve-misère dans l’Internet. Mais tu as montré dans tes travaux que l’Afrique, qui compte désormais 1 bon milliard d’individus, est bien plus que cela : c’est aussi le continent des femmes-courage, des paysans-sans-peur, des enfants qui travaillent pour effacer les cicatrices de l’Histoire, bref, le lieu des grands rêves et de toutes les possibilités. Malheureusement, tous ces efforts et sacrifices sont souvent réduits à néant parce que des dirigeants et des élites perverties y ont institué le goût du crime, le désir collectif du suicide. Oui, c’est bien cela. Paradoxalement, ce que nous devons déplorer véritablement aujourd’hui, c’est la mort de Satan dans nos vies—c’est-à-dire la disparition de l’idée du mal, le mépris de toute ambition éthique, la banalisation du diable, la valorisation de la cruauté et la perte collective du sens de la responsabilité. Dans les orgies et les médiocres séances de magie qui ponctuent la vie quotidienne au Palais présidentiel d’Etoudi et où on joue à se faire peur, la mort de Satan est donc en réalité la réhabilitation du diable, désormais vêtu aux couleurs de la République. Cette jouissance nihiliste a ses symboles réels et sa marque déposée : les louanges chantées au chef infaillible constituent le véritable hymne national. Le ventre est l’emblème de la nation. Les grenades, les fusils, les bombes lacrymogènes et les chars anti-émeute en sont les armoiries officieuses. La vraie couleur du drapeau est le sang des innocents, assassinés et enterrés dans l’oubli. Leurs noms s’égrènent comme une interminable litanie cannibale : ton ami le révérend Engelberg Mveng, Monseigneur Yves Plumey, l’abbé Joseph Mbassi, et de nombreux citoyens anonymes qui n’ont eu que le tort d’être vivants—sans autorisation. /////Mon cher Jean-Marc, Tes livres ont identifié le problème principal dont souffre l’élite africaine aujourd’hui. Lequel ? Le déficit d’amour-propre et la haine de soi, sentiments déguisés en haine de l’autre. La haine du voisin donc, de celui qui ne parle pas la même langue ou qui ne pratique pas la même religion. L’agitation sadomasochiste autour des mythes de la différence. Dans ce Cameroun qui te préoccupait tant, on parle désigne cet autre (qui n’est donc que soi-même) sous les étiquettes les plus ostensiblement péjoratives. On parle ainsi du «Nordiste», du «Maguida», du «Sudiste», du «Beti», du «Bamiléké», de «l’Anglophone», du «Bassa», du «Douala» ou du «Bafia»… Comme si ces vignettes avaient une signification quelconque dans ce pays où les voyous qui «gouvernent» se recrutent dans toutes les ethnies et pratiquent toutes les religions. Comme si le fait d’insulter et d’humilier le voisin mettait du baume au cœur dans ce pays où les citoyens de toutes les ethnies et religions meurent de faim, ne peuvent pas se soigner ou envoyer leurs enfants à l’école. L’intensité de ton travail et l’élégance de ton mode frugal de vie m’ont permis de mieux comprendre le véritable statut de la pauvreté. Contrairement à ce que l’on a tendance à croire, elle n’est pas l’autre versant de la richesse. Elle est un lieu psychologique, un vécu, une approche de l’existence. Si on ne le comprend pas, on court le risque de tomber dans le piège d’une forme de “pauvreté enrichie”, bien pire que le dénuement matériel. Sony Labou Tansi avait probablement la même intuition quand il disait : “Je ne suis pas à développer, je suis à prendre ou à laisser”. /////Mon cher Jean-Marc, Les vieilles photos peuvent être sadiques. Elles déterrent les souvenirs et remuent la mémoire parfois de façon impitoyable. J’en ai conservé quelques-unes de toi, prises au fil des ans, exprimant chacune à sa manière l’impérieuse vérité de ton personnage. Certaines me sont particulièrement pénibles à regarder. Comme celle-là qui doit bien dater d’une vingtaine d’années, sur laquelle on te voit vêtu d’un de tes légendaires boubous devant ta maison de Yaoundé. Ton léger collier de barbe noire tempère l’acuité de ton regard mais l’image dégage une mélancolie douloureuse. On y voit l’homme préoccupé, habité par cette mystérieuse sensibilité qui permet à certains de capter les signes prémonitoires de la catastrophe, de pressentir un tremblement de terre ou un cyclone. A ton regard, on peut bien voir que tu sais beaucoup plus de choses que tu ne souhaitais le savoir, et que la conscience du mal qui rôde autour de nous te pèse terriblement. Cette autre photo, datant de quelques mois seulement, prise à Boston College où tu enseignais encore récemment, suscite chez moi des sentiments mêlés, tristes et gais à la fois. J’y revois ton visage de prophète lucide et inquiet, ton air à la fois lointain et seigneurial, tes accès de drôlerie contenue, et cette distinction dans le geste qui te donnait constamment un air de paysan aristocrate. J’y retrouve cependant la douceur de ton regard posé sur mes enfants, l’intime complicité entre vous, et aussi dans la lueur sombre de ton visage pourtant auréolé de cheveux et d’une barbe blanche, cette lueur que j’interprète aujourd’hui comme le reflet d’une douleur silencieuse et intime. /////Mon cher Jean-Marc, Tu as donc tiré ta révérence après une existence intense. Personne ne t’accusera de démission : tu t’es battu comme bien peu d’autres. La vie sur terre n’est pas une sinécure. Comme le dit avec humour le chanteur Douleur, Jésus-Christ lui-même s’en était aperçu lorsqu’il est venu pour changer les hommes. Non seulement ceux-ci n’ont jamais voulu de son message mais ils l’ont torturé, écartelé et cloué sur une croix, avant de le renvoyer sans état d’âme au paradis en guise de punition. Au risque de blasphémer, il n’est pas difficile d’ailleurs d’imagines Jésus retournant au paradis, violenté, boursoufflé et ensanglanté, et disant à son Grand Commanditaire : “Mon Père, tu m’as confié une mission impossible ! Ces hommes que tu as créés sont ingérables. Ils sont tous fous !...” Oui, ils doivent être fous à lier, ces gens dénués d’humanité qui t’ont menacé, pourchassé, traqué, et contraint de quitter ton pays bien-aimé sans aucune préparation, à l’âge respectable de soixante ans, pour aller affronter les déchirures d’un exil glacial et solitaire. Aucun asile psychiatrique ne serait assez grand pour les contenir. Aucune sanction ne serait assez sévère pour réparer l’irréparable et aucun tribunal assez solennel pour mesurer la gravité de leur faute. Aucun tribunal sinon, peut-être, celui de leur conscience. Le problème est que ces gens-là n’ont manifestement aucune conscience. Il va donc falloir que nous passions à la vitesse supérieure, c’est-à-dire que nous les obligions à confronter leurs mauvais totems. Et reconnaître que le souci d’éviter la violence comme mode de réponse à la cruauté ne nous doit pas exclure le recours à la force comme instrument de la justice. Ecrivant d’ailleurs ces lignes, je me souviens du rêve éveillé que j’ai eu l’autre soir. Tu dialoguais avec Dieu. Tu lui demandais pourquoi il a donné tant d’intelligence aux Africains si c’était pour les priver de s’en servir. Il te répondait sur le ton de l’énigme qu’il a offert la liberté à tous les hommes. Et que c’est bien à chacun de définir l’objet et le champ de cette liberté et de l’exercer. En ce moment de gloire et de modestie où l’Amérique s’offre comme visage le fils d’un émigré kenyan, l’urgence de l’instant est encore plus vive. Ton regard nous interpelle. Ton sacrifice nous impose également notre prise de responsabilité. /////Mon cher Jean-Marc, Je pense à toi en lisant ces vers d’Aimé Césaire gravés sur sa modeste tombe au cimetière de La Joyau en Martinique : “J’habite une blessure sacrée J’habite des ancêtres imaginaires J’habite un couloir obscur J’habite un long silence J’habite une soif irrémédiable J’habite un voyage de mille ans J’habite une guerre de trois cents ans J’habite un culte désaffecté… J’habite la débâcle J’habite le pan d’un grand désastre” Oui, Jean-Marc. Ta mort aggrave dangereusement le vertigineux déficit de compassion qui a déjà fait de notre pays une méchante caricature. Elle nous prive d’un homme libre et prestigieux, doté d’une rare conscience de l’urgence et de l’exigence éthique qui est l’ingrédient premier de toute démocratie et de tout développement. Elle nous prive d’un regard aigu sur nous-mêmes, d’une ascèse dans l’action, et de l’indispensable sentiment de culpabilité qui devrait accompagner chacun de nos actes. Il ne nous reste qu’à accepter la médiocre consolation que, de là-haut, tu veilles sur ce pays et sur ce continent auquel tu avais si mal. /////// Célestin Monga

Silence


Rédigé par psa le 27/01/2009 à 18:12
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