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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.






La série «Maison close», c’était quand la France n’était pas abolitionniste. L’histoire se déroule au Paradis, puisque tel est le nom d’un bordel parisien de luxe pendant la Commune en 1871. Ainsi, les maisons closes ouvrent leurs persiennes sous forme d’une série et de deux livres consacrés à sa typologie architecturale et à son décor. L’occasion de se replonger dans ce monde de stupre et de luxe.


Toulouse-Lautrec « Femme aux cheveux roux accroupie » 1897
Toulouse-Lautrec « Femme aux cheveux roux accroupie » 1897

Un lieu fermé, secret, où règnent l’illusion et la débauche. -L’interdiction qui décuple le désir (n’est-ce pas Doktor Freud?). C’est assurément ce fantasme du trou de la serrure qui est à l’origine du succès de la série Maison close produite par Canal +. L’histoire se déroule au Paradis, puisque tel est le nom d’un bordel parisien de luxe pendant la Commune en 1871. Le premier épisode a réuni 1,4 million de téléspectateurs, battant les records des ¬séries américaines sur la chaîne codée. Pourtant, plus allumeuse que salope patentée, Maison close a vu un tiers de sa clientèle rentrer chez bobonne avant le final de la saison.

Les déçus et les non abonnés peuvent se rincer l’œil avec deux récents et excellents ouvrages illustrés. Si le titre, la même couverture bordeaux et la période historique les rapprochent, Maisons closes, 1860-1946 de Nicole Canet et Maisons closes parisiennes. Architectures immorales des années 1930 de Paul Teyssier diffèrent par leurs ambitions et leurs qualités. Le premier vaut pour son trésor iconographique, rare ou inédit, le second pour sa passionnante analyse architecturale et historique.

C’est à partir des photos osées qu’on s’échangeait à l’époque sous le manteau ou qu’on reluquait en attendant son tour dans les maisons closes, que Nicole Canet, ancienne danseuse reconvertie en galeriste, a construit sa collection de portraits de putes et de michetons, de tableaux vivants scabreux ou de Jésus (les prostitués garçons) peu catholiques. Clairement pornographiques, parfois SM, ces images ont le charme du désuet, surtout si on pense au temps de pose (trois minutes minimum) nécessaire à l’époque. Le livre ne se limite pas au stupre, il permet de contempler le luxe décoratif de ces établissements parisiens.

Maison close au sens strict et réglementaire du terme, c’est-à-dire occupant les sept étages d’un immeuble, le Chabanais était conçu comme une merveilleuse machine à voluptés. Le salon pompéien avec ses médaillons de Toulouse-Lautrec, la chambre japonaise en bois sculpté qui remporta un prix à l’Exposition des arts décoratifs en 1900, la baignoire en cuivre rouge en forme de sirène et l’inévitable salle des tortures immergeaient les fortunés clients dans un temple du plaisir.

Rien à voir avec les maisons d’abattage où des filles ivrognes, peinturlurées et édentées enquillaient chaque jour une cinquantaine de passes pour quelques sous, ni même avec les maisons de rendez-vous où officiaient des filles à temps partiel. Les maisons de premier ordre comme le Chabanais, le One Two Two ou le Sphinx recevaient le gratin: artistes connus, politiciens, dignitaires. Dans l’entre-deux-guerres, les touristes venaient même en car visiter ces curiosités parisiennes.

Les maisons closes n’en étaient pas moins des lieux d’enfermement et d’exploitation. Dans son ouvrage «Maisons closes parisiennes, architectures immorales des années 1930», Paul Teyssier note: «La maison close était un lieu déchiré entre besoin d’ostentation et réglementation.» Pour conserver leur droit d’exercer, qu’on appelait leur «tolérance», les tenancières devaient couper tout contact visuel et auditif entre leur établissement et la rue, et fermer volets ou persiennes. Il leur était interdit d’installer des enseignes. D’où des façades extérieures semblables à des carapaces. Un isolement et une anonymisation fonctionnant comme autant «de signaux et d’incitations à pénétrer ces univers retranchés. Il est des austérités aguicheuses!» Une fois la porte et son judas franchis, le client se retrouvait transporté dans un univers d’illusions, tout en glaces, reflets, niches et escaliers qu’il prenait plaisir à grimper derrière l’élue.

Dans l’entre-deux-guerres, ces établissements de plaisir deviennent également des modèles d’hygiène et de confort. Alors qu’en 1939, la plupart des logements parisiens ne disposent pas de salle de bains, les maisons closes sont pourvues de douches, de lavabos, de systèmes d’aération et de salles destinées à la visite gynécologique hebdomadaire obligatoire. «L’hygiène et le confort sont devenus une obligation et un argument commercial pour les établissements les plus en vue, qui rivalisent de technologies novatrices.» A l’image du Sphinx qui va, en 1931, jusqu’à importer de New York un système d’air conditionné inédit en France! Rien n’est trop beau ni trop propre pour les clients.
Les filles sont par contre logées à une autre enseigne. Les espaces privés étaient le bahut et le dortoir situés respectivement à la cave et sous les combles. Des locaux généralement aveugles et mal aérés, très exigus en regard des appartements des tenanciers et pensés en termes de dramatisation. Les filles devaient sortir des coulisses du sous-sol comme une actrice entre en scène.

Ce système très raffiné, inscrit dans les plans des bâtiments abondamment reproduits par Paul Teyssier, avait ses architectes spécialisés, à l’image de Léon Louvet, responsable des rénovations de trois maisons closes parisiennes dans les années 30. Il expire en 1946 avec la loi dite Marthe Richard pour la fermeture des maisons closes. Une forme de punition pour les tenanciers qui avaient prospéré sous l’Occupation. La France n’a, depuis, pas infléchi sa position abolitionniste.////// Sylvain Menétrey


Arrêt sur Image : Toulouse-Lautrec - « Femme aux cheveux roux accroupie » - 1897.

« J’aimerai toujours les images qui dénotent l’abandon, le corps spontanément placé en position d’offrande.
Une certaine idée de la féminité. Son exacerbation. Sa fragilité et sa grâce.
Bien avant la photographie de nus connotés, je pense que c’est la peinture et même la peinture la plus connue, la plus classique, qui, lorsque j’étais enfant - parce qu’elle était à portée de mes yeux - a marqué mes premières émotions, les premiers élans de mes sens.
Tableaux vivants.
(…)
Magie de la vision. Visionnaire.
L’œil ne voit jamais que ce qu’il rêve.
L’œil ne voit jamais que ce qu’il veut.
»

Aurora



Silence


Rédigé par psa le 17/11/2010 à 05:43