– D’après votre livre, en Guinée, au Cameroun ou au Sénégal, les indépendances n’ont pas été acquises de la manière souhaitée par les peuples et leurs dirigeants. Mais existait-il une «bonne» façon de décoloniser?
– Non, de même qu’il n’y a pas de «bonne» façon de coloniser. Les Britanniques appelaient creative abdication leur décision de couper le cordon et de laisser le soin aux élites locales d’inventer une gouvernance moderne à un moment où le rouleau compresseur de la démographie rendait cette tache pratiquement impossible – ce dont on était bien conscient à Londres. La France, elle, est restée dans sa trame faussement assimilationniste, parce qu’elle n’a jamais sérieusement envisagé de devenir, comme disait de Gaulle, «la colonie de ses colonies» au nom d’une loi du nombre – la règle de la démocratie – qui allait à terme jouer contre elle. En 1960, elle a choisi de «partir pour mieux rester». Mais c’était un choix franco-africain. En retenant le colonisateur, la plupart des leaders africains, l’Ivoirien Houphouët-Boigny en tête, pensaient pouvoir le faire «payer».
– La célébration du cinquantenaire des indépendances serait donc une fausse «bonne idée»?– Il y a une différence entre célébrer et commémorer. Dresser un bilan d’étape est utile. 1960 a marqué une césure parce que la souveraineté, même formelle, ce n’est pas rien. Mais cette drôle de décolonisation a donné naissance à une connivence d’élites institutionnalisée, dont faisaient partie nombre de dirigeants africains, souvent des anciens députés ou ministres en France. Chacun trouvait alors son compte dans la «coopération» avec Paris. Ce qui n’est pas, a priori, déshonorant. A l’indépendance, «l’assiette était vide», comme le constatait Houphouët-Boigny. Il faudrait être sourd au sort de l’Africain de base pour trouver le choix facile entre la dignité et la pauvreté… Valait-il mieux grandir dans la Guinée de Sékou Touré, ou au Nigeria, plutôt qu’en Côte d’Ivoire? Oui et non – on voit bien que ce n’est pas évident.//////Sandra Titi-Fontaine
«Voyage en Postcolonie, le Nouveau Monde franco-africain», Editions Grasset, 2010.