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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.




Venu à Tokyo accélérer un accord sur les bases américaines, le secrétaire d’État américain Robert Gates a été froidement reçu. Barack Obama devra faire mieux le mois prochain. Le rapport Japon-États-Unis, qui n’avait guère évolué depuis 1945, est-il en train de changer? «Les Japonais ne sont pas indépendants dans leur tête», relativise Minoru Morita, auteur d’un livre sur les relations bilatérales. «L’atmosphère générale entre les deux pays, relève Michael Austin, de l’American Enterprise Institute, s’est progressivement refroidie depuis que le premier ministre Junichiro Koizumi est parti en 2006.»


Chen Wenling, La Révolte (What You See Might Not Be Real)
Chen Wenling, La Révolte (What You See Might Not Be Real)
«Ah soo desu ka» («Oh, vraiment»). C’est généralement par cette formule de politesse que les Japonais répondaient depuis des décennies au «We have a deal» («nous sommes d’accord») des Américains. D’où le choc éprouvé cette semaine par l’administration Obama quand le ministre des Affaires étrangères Katsuya Okada a déclaré: «Nous n’allons pas accepter ce que les États-Unis nous disent juste parce que ce sont les États-Unis.» Il répondait aux pressions du secrétaire américain à la Défense Robert Gates, venu à Tokyo pour accélérer la concrétisation d’un accord conclu en 2006, après quinze ans de négociations, sur la réorganisation des bases américaines dans l’Archipel. Celui-ci prévoit le déplacement de la base de Futenma, proche d’une zone urbaine au sud de l’île d’Okinawa et le transfert de 8000 soldats américains d’Okinawa à Guam.
Cela fait des années que la présence militaire américaine au Japon (47 000 hommes actuellement) provoque des tensions avec la population locale à cause d’accidents, de deux affaires de viol médiatisées, et plus généralement de la pollution. À Okinawa, qui accueille trois quarts des bases et la moitié du contingent, c’est d’ailleurs l’opposition de riverains voulant préserver la baie au nord de l’île qui bloque le déplacement de la base de Futenma.
Mais l’affaire dépasse l’enjeu écologique depuis la victoire des sociaux-démocrates le 30 août dernier, mettant fin à la très longue domination du Parti libéral démocrate. L’actuel premier ministre Yukio Hatoyama avait promis aux électeurs de traiter «d’égal à égal» avec les États-Unis et de trouver une solution alternative pour la base de Futenma, afin d’alléger le fardeau d’Okinawa. Sa popularité (70% de soutien) dépend en partie de sa fermeté.

James Tissot, La Japonaise au bain (1864)
James Tissot, La Japonaise au bain (1864)
Le gouvernement japonais a pris un départ sur les chapeaux de roue. Il a mis fin au soutien logistique naval, dans l’océan Indien, des troupes américaines engagées en Afghanistan. Il veut réviser le statut privilégié des soldats américains basés au Japon. Il a ouvert une enquête sur les pactes secrets conclus entre Tokyo et Washington pendant la Guerre froide. Il joue avec l’idée d’une «Communauté est-asiatique» regroupant la Chine, le Japon, les pays de l’ASEAN, peut-être l’Australie – sans dire un mot du rôle qu’y joueraient les États-Unis. Il prend aussi tout son temps pour appliquer l’accord militaire signé en 2006 par le précédent gouvernement, tandis que les Américains le pressent de conclure avant la visite de Barack Obama au Japon, le 12 novembre prochain. Robert Gates a modérément apprécié la placidité de ses hôtes, déclinant une invitation à dîner avec des fonctionnaires du Ministère japonais de la défense. Geste éloquent quand on sait l’importance du protocole au pays du Soleil-Levant. Plusieurs fois, des diplomates ou députés japonais ont répondu du tac au tac, voire avec une certaine impertinence à leurs vis-à-vis américains. «En 30 ans, je n’avais jamais vu ça», dit au Washington Post Kent Calder, directeur du Centre d’études asiatiques à l’Université John Hopkins.
Les relations ne sont pas aussi refroidies que le laisse supposer la visite ratée de Robert Gates. Après tout, les administrations Hatoyama et Obama sont toutes deux en phase d’apprentissage. Robert Gates a été maladroit «en risquant de créer une situation où les sociaux-démocrates japonais doivent céder à la pression américaine et perdre la face, ou durcir le discours pour des raisons de politique intérieure, ce qui compliquerait tout», estime Gary Schmitt de l’American Enterprise Institute.
Côté japonais, les commentaires sont aussi à l’autocritique. Le Japon doit agir «avec précaution afin de ne pas mettre en péril la coopération avec les États-Unis, écrit le Japan Times. Repousser la décision (sur Okinawa) n’est pas dans son intérêt». «Le Japon a mal jugé la position américaine en assumant que les États-Unis mettaient l’accent sur l’intervention en Afghanistan et accepteraient un délai pour la base de Futenma», commente le Mainichi Daily News. En fin de semaine, le ton était à l’apaisement. Mais Yukio Hatoyama laisse ouverte la question de savoir si une solution praticable sera proposée avant l’arrivée de Barack Obama. «Le dossier le plus difficile aujourd’hui n’est pas la Chine, mais le Japon», déclare un responsable du Département d’État.//// Jean-Claude Péclet


Mot à Maux


Rédigé par psa le 26/10/2009 à 01:58