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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est essayiste, partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.




Il y a plus dangereux que les contestations politiques dans un pays. Ce qu’il y a de plus dangereux, c’est l’étouffement des populations par la violence d’État assidue, conquérante, en vue du confort dans l’inaction politique et dans la dormance gouvernementale, et pour un silence total digne d’un Peuple au cimetière.


Togo… La République Cimetière
Il ne se passe pas grand-chose au Togo. Les acteurs politiques se regardent en chiens de faïence, immobiles et impassibles. Six mois après les élections du 22 février 2020, de l’économie à la politique, en passant par l’effervescence sociale et culturelle, tout est à l’arrêt ; la République aux oubliettes, les affaires à la dormance, l’ordinaire à la débrouillardise, à la corruption et au sauve-qui-peut. L’Éthique républicaine est aux arrêts; elle est menottée au quotidien.

Une situation aussi inextricable, au Togo, ne peut continuer à créer le silence. Tout un pays, le Togo, continue à vivre une expérience irréelle, comme résultat de l’usage excessif de la force brute sur les populations et sur les adversaires politiques. Le Togo s’est placé dans une posture fictive pour son époque.

La quête de démocratie ne peut continuer à être rayée du Togo, et toute velléité d’émancipation citoyenne ou de pensée de retour à la République, aussi violemment réprimée au moindre soupçon. À vaincre sans péril ni contestation, l’on ne peut que triompher sans aucune gloire ni possibilité de jouissance d’une prétendue victoire à 70%.


Évidente anomalie!


En l’état actuel, le Togo est vidé de sa substance. Le pays reste dans un état végétatif, pâle et blafard, incompatible avec son époque ainsi que les évolutions palpables des autres pays de son environnement immédiat. Nul ne peut imaginer les militaires togolais en phase avec les autres citoyens, à l’exemple du Mali, du Burkina, du Ghana et autres. La terreur instituée et véhiculée par les uns fait fuir les autres à la seule apparition, et de loin, de la gent en uniforme. C’est toujours ça en 2020, le Togo de frayeur accumulée et de profond traumatisme.

Comme si l’évolution du monde s’est arrêtée aux frontières du Togo, comme si l’alternance ou le changement n’est plus à l’ordre du jour, la démocratie effective ne peut être effacée de l’âme de tout un pays. Un contexte aussi paradoxal ne peut continuer à créer la quiétude. Bien au contraire, ce contexte doit déranger les tenants d’un tel pouvoir impérieux et dictatorial.

Il y a plus dangereux que les contestations politiques dans un pays. Ce qu’il y a de plus dangereux, c'est la perte de confiance, c’est l’étouffement des populations par la violence d’État assidue, conquérante, en vue du confort dans l’inaction politique et dans la dormance gouvernementale, et pour un silence total digne d’un Peuple au cimetière.

La gloire d’un pays, celle de ses dirigeants, c’est le sourire et l’enthousiasme de la liberté au visage des citoyens. Un sourire et un enthousiasme qui contribuent aussi bien au Produit national brut qu’au Bonheur national brut. Par les temps qui courent, avec ou sans masque, n’allez pas demander aux Togolaises et aux Togolais de vous offrir leur sourire et leur enthousiasme… Jusqu’à quand ?

Il est évident que ce paradoxe, une telle incongruité monarchiste dans une République au 21e siècle, ne peut plus durer longtemps… Éduquons en conséquence nos réflexions ainsi que nos actions et… Tenons bon !



Mot à Maux


Rédigé par PSA le 22/08/2020 à 07:00
Tags : Démocratie Togo Éthique Notez



« Le Silence comme Semence ● L’Histoire comme Gloire »



Édem Kodjo...Le destin des incompris est la fortune des grands de ce monde.
Édem Kodjo...Le destin des incompris est la fortune des grands de ce monde.





Ce texte fut préparé pour être lu aux funérailles de l’illustre disparu à Lomé… Il est publié comme tel.





Excellences
Mesdames & Messieurs


Nous sommes ici réunis, en ce jour, venus de partout, pour rendre hommage et respect à un grand homme : Édem Kodjo.

En privilégiés, nous sommes ici réunis pour célébrer, rien de moins que la vie : la vie dans sa plénitude, la vie dans tout ce qu’elle offre de splendeur et de blessure.

La blessure est surtout dans la perte et dans le vide que nous ressentons, profondément, de devoir nous séparer si tôt, et de manière inattendue, d’un être cher, un être unique.


Pour certains, Édem Kodjo restera le voisin, le cousin, l’oncle, le frère, le grand frère, le père, l’ami, le confident, le conseiller, le camarade, l’inconnu, l’élégant, le collègue, le diplomate, l’écrivain, le politique, l’intellectuel, le professeur, le panafricain, l’écrivain, le Secrétaire général, le Premier ministre, le Président, le fils du pays et que sais-je encore.

Pour d’autres, c’est l’homme du Grand Pardon, l’homme aux petits noms et sobriquets comme « l’académicien », « le coq » ou tout simplement Papa, Édouard, Bleu et Or, Dékadjè, etc.

À toutes ces personnes, particulièrement à la proche, grande et digne famille d’Édem Kodjo, nous voulons témoigner notre sympathie. Nous donnons toute l’assurance que nous partageons votre douleur accumulée depuis des mois maintenant. Nous vous exprimons de nouveau nos sincères et vives condoléances.


En nommant votre souffrance, la peine que nous partageons tous, nous rappelons que nous sommes aussi rassemblés, autour de vous, pour honorer les accomplissements de l’illustre disparu; des accomplissements qui sont des références et des points de repère.

Certaines de ses œuvres sont inachevées et d’autres, heureuses et couronnées. D’une manière remarquable, les accomplissements de notre Grand Frère Édem Kodjo sont sublimes, exemplaires et audacieux sur tant de chemins de traverse.


Assumons : Édem Kodjo avait eu le destin de l’incompris. Ce n’est pas le lieu de dire, ici réunis, toutes ses prouesses détournées, toutes ses idées perverties, tous ses actes émasculés aussi bien au Togo sa terre natale ou ailleurs, à des moments historiques du continent africain.

Au moment où Édem Kodjo quittait l’Organisation de l’unité africaine, l’OUA –cette institution ancêtre de l’actuelle Union africaine, dans les conditions que nous savons, en ce temps-là où l’histoire africaine s’écrivait encore par les mains courageuses des Africains –les mains fières et compétentes de certains Africains–, Édem Kodjo avait eu ces propos prospectifs qui traduisaient ses habiletés de visionnaire attentif ainsi que sa personnalité d’homme d’État accompli. L’homme dont l’épaule portait alors les destinées de la prestigieuse OUA venait d’avoir 45 ans. Nous étions en juin 1983, à Addis-Abeba, devant les chefs d’État et de gouvernement réunis, sous une tension palpable, à la 19e session ordinaire de l’organisation panafricaine. Voici ce que disait Édem Kodjo d’une voix particulièrement solennelle :

« Il est, à notre avis, clair que le destin de l'Afrique et de son peuple sera décidé au cours des 17 années qui nous séparent de l'an 2000, et afin de préparer un avenir radieux pour nos enfants, nos petits-enfants et pour les futures générations, nous devons dès à présent redoubler d'efforts et d'imagination pour faire de l'OUA un instrument mieux adapté aux activités qu'exigent nos grandes ambitions de demain. Le temps des propositions conceptuelles et structurelles concrètes semble venu, et en ce qui nous concerne, nous pensons qu'il est de notre devoir de jouer ce que nous croyons être notre rôle, notre responsabilité envers vous et devant l'Histoire. »


C’est parce que lui-même, Édem Kodjo, parlait de tout cela avec panache et philosophie, parce qu’il pouvait dire tout ceci avec un « sourire diplomatique », que nous avons aujourd’hui le devoir de réactiver le souvenir de ses sourires dans nos cœurs endoloris.


À son insu et, malgré lui parfois -qu’Édem Kodjo le veuille ou non, nous avons été nombreux à lui dire à l’occasion : Nul n’est prophète chez soi ! Car, nous le savons : Le destin des incompris est la fortune des grands de ce monde. De Winston Churchill à Charles de Gaulle, de Victor Hugo à Umberto Eco, de Sankara à Mandela, de Sylvanus Olympio à Dag Hammarskjöldold, de Jésus à Mahomet naturellement.

Avec leurs actions et par leurs paroles qui nous sont restées chères, toutes ces personnes continuent à vivre sur cette Terre, parce qu’elles ont accepté le silence comme semence et l’histoire comme gloire. C’est en cela que l’on reconnaît la splendeur de toutes les grandeurs.

La grandeur d’Édem Kodjo, de taille humaine et modeste, est tout aussi exemplaire. Nous lui sommes reconnaissants ; nous sommes fiers de ses accomplissements POUR le Togo, au service de l’Afrique et en vue d’un monde meilleur.



Hommage à Édem Kodjo



Pendant toute sa vie, rien n’a pu éteindre Édem Kodjo. Durant tout son parcours, rien n’a pu éteindre l’Étoile filante restée en lui, Édem Kodjo.

Véritablement, nous saluons avec déférence un grand homme, un homme d’État, un administrateur doté d’un sens du service public hors du commun, un amplificateur dans l’art de la compétence et dans le serment des appelés au devoir public.

Oui, Édem Kodjo est un résistant : une résistance farouche au nivellement par le bas, dans un monde de commodité, une résistance à la complaisance et à la facilité, une résistance à l’abandon. Édem Kodjo n’abandonnait jamais, ni « dans les grandes noirceurs » ni « sous le feu des chasseurs ».

Partout et en toute occasion, Édem Kodjo saisissait hardiment ses responsabilités publiques : il les endossait ; il prenait même le physique de l’emploi, la tête de la mission, le bâton de pèlerin, et toujours il portait toute sa fonction plus haut, toujours plus haut et plus loin, en faisant équipe, sans aucune discrimination, avec tous les talents en éruption.


Que d’hommes et de femmes ont ainsi jailli à l’aune d’Édem Kodjo. Nombre d’intelligences seraient restées obscures sans l’Audace de la confiance investie par Édem Kodjo en plusieurs personnes, dont votre humble serviteur. Lorsque vous recevez un coup de fil d’Édem Kodjo vous demandant de lire avant publication son ouvrage « Lettre ouverte à l’Afrique cinquantenaire », vous ne pouvez que rendre témoignage de cette Audace de la confiance que l’illustre homme savait véritablement ensemencer autour de lui, dans un vaste rayon et sur une large surface qui débordait de la seule Afrique.


Un hommage à Édem Kodjo ne saurait donc être univoque et périphérique.

Un hommage à Édem Kodjo doit égaler sa densité, son humanisme et, plus particulièrement, la grande et unique générosité qui le caractérisait. Un hommage à Édem Kodjo doit rester une semence en chacune et en chacun de nous.

Rien, et absolument rien du genre humain ne laissait indifférent ce valeureux semeur d’espoir de toute une époque, et sur plusieurs générations encore.

La densité d’Édem Kodjo lui permettait d’utiliser toutes les cordes dont disposait son arc. Les combats autour de la monnaie unique de la Communauté financière africaine, le CFA, qui avait déjà évolué dans des conditions plus exsangues et plus extraverties encore; la création de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, la CEDEAO; la médiation dans des crises nationales, ici même au Togo et aussi dans des conflits africains, particulièrement le soutien aux pays de la Ligne de front contre l’apartheid qui sévissait en Afrique du Sud; le Plan d’Action de Lagos; la Cour africaine des droits de l’Homme et des Peuples; la culture, la littérature, les arts, les sports, les sciences, etc.


Il me disait un jour qu’il aurait aimé être astronome ou astrophysicien, s’il ne s’était pas versé dans la science administrative et politique. À toutes ces voies ferrées de difficultés, Édem Kodjo aurait su appliquer la conciliation des impossibles, le rapprochement du ciel et de la terre ainsi que l’audace permanente d’une diplomatie ouverte. Édem Kodjo, c’est d’abord et en toutes circonstances : « Fais Ce Que Dois ». Avec Édem Kodjo, c’est l’Éthique du devoir.


D’Édem Kodjo, nous recevons en héritage le laborieux devoir de la recherche constante de solution par la négociation et par la médiation, avant toute décision finale.

Dans la situation singulière du Togo, l’héritage d’Édem Kodjo est incontournable : Le Grand Pardon est son testament d’homme d’État.

Le Grand Pardon construit par Édem Kodjo, depuis 1990, fait corps avec l’immanquable processus d’une réconciliation encore imparfaite. Le profond et sincère Grand Pardon est donc l’un des préalables nécessaires au développement du Togo. Le Grand Pardon dont nous sommes nombreux à être des adeptes, cette symphonie inachevée attend toujours pour mettre en chantier un Togo nouveau, un Togo des possibles, un Togo moderne et d’avenir. Somme toute un beau pays : une Nation-Togo.


Édem Kodjo est plus vivant que jamais ; son héritage est puissant, humain, riche et majestueusement visible de partout.

Plus généralement encore, les actes, les réflexions, les recommandations d’Édem Kodjo tiennent de la Convergence des actes réparateurs du morcellement des États africains : la convergence économique, politique, sociale ; la convergence diplomatique, informationnelle, stratégique ; la convergence panafricaine. Alors, et alors seulement doit advenir son fameux « Et… Demain l’Afrique ».

Pour Édem Kodjo, une autre et meilleure Afrique est nécessaire, et c’est ensemble que cette Afrique est possible.

Édem Kodjo ne se lassait pas de nous le répéter : « Personne ne viendra construire le Togo à notre place ; personne ne construira l’Afrique à la place des Africains, où qu’ils se trouvent. »

Les derniers bouleversements du monde rendent prémonitoires les recommandations de notre glorieux disparu, quant à la nécessité et à l’urgence d’une action convergente des Africains de partout, au profit de leur Continent de descendance, l’Afrique-mère.

N’oublions pas : avec Édem Kodjo, c’est la méthode, la manière bonne, la conviction, la foi, la détermination, le résultat aussi petit soit-il, l’ouverture, l’encouragement, le recommencement s’il le faut; toujours « remettre l’ouvrage sur le métier », aimait-il dire.


Un journaliste togolais s’en étonnait un jour, en disant : « Je croyais vous connaître, je vous découvre M. Édem Kodjo. » Oui, Édem Kodjo demeure un être à redécouvrir et à approfondir, puisque les siens ne l’avaient pas souvent reconnu. Édem Kodjo était pourtant parmi eux, jour et nuit, par tous les temps et sans jamais renoncer au devoir du Togo et de sa mère-Afrique.

Plus souvent qu’autrement, Édem Kodjo est respecté et adulé partout où il passe. Sur les terres africaines et au-delà, Édem Kodjo respire l’Afrique de grandeur et d’espoir, cette Afrique qu’il savait porter haut par ses convictions et par sa stature propre.


Plus haut, plus haut encore : Édem Kodjo lui-même est un Oiseau, un Oiseau de grande envergure, un Oiseau qui sait battre ses ailles et porter loin, avec une générosité sans pareille, toutes les aspirations qui se présentaient à lui ; un don de soi et un don du partage qui enrichissaient tout sur son chemin.

Vous auriez eu la chance de discuter avec Édem Kodjo, vous vous seriez senti valorisé, invariablement. Mieux encore : vous vous seriez senti transporté par l’intelligence, l’entregent et le doigté de sa personnalité, sans agressivité ni barrière.

Nul ne peut simplifier Édem Kodjo, au seul degré de quelques actes isolés et souvent dénaturés, et prétendre le connaître.


Hommage à Édem Kodjo


Excellences, Mesdames et Messieurs, je condenserais donc cette immense créature en vous disant que l’emphase chez Édem Kodjo allait de pair avec le débordement intérieur d’une personne optimiste et généreuse : sa foi inébranlable en l’humain. La foi, la religiosité, la conviction que nous sommes faits, hommes et femmes, à l’image de Dieu…

Édem Kodjo, c’est l’art du possible : un dévouement et une générosité à toute épreuve.

À cette grandeur d’âme, nous sommes venus dire : Merci… Merci pour tout !

C’est à l’homme convaincu du devoir et des droits de chaque personne que nous disons : Adieu !

C’est à l’humaniste solidaire et optimiste du genre humain que nous disons solennellement : Mission accomplie !



À l’Oiseau de cœur et de raison que nous voyons, cette fois-ci, reprendre son envol, sans autre contrainte que la liberté, nous n’offrons pas que des fleurs, mais un cantique, une célébration.

À l’Oiseau de cœur et de raison qu’est Édem Kodjo, nous offrons le rythme du chant des illustres citoyens du monde.

Ce chant, c’est un hymne universel ; ce chant vient d’un pays lointain, un pays immense, un pays de grande fraîcheur et de grande chaleur, un pays intense, calme, méconnu et adoré. Cet hymne universel sied si bien à Édem Kodjo.

Dans certaines de ses strophes, ce cantique universel des temps modernes dit :

Par-delà les frontières
Les prairies et la mer
Dans les grandes noirceurs
Sous le feu des chasseurs
Dans les mains de la mort
Il s'envole encore
Plus haut, plus haut
(…)
Ce n'était qu'un orage
Ce n'était qu'une cage
Tu reprendras ta course
Tu iras à la source
Tu boiras tout le ciel
Ouvre tes ailes
Liberté, liberté ; Oh liberté.



Libre de tout désormais,
Bon voyage Édem Kodjo !
Bon voyage Grand Frère !

Derrière, dans l’héritage de tes œuvres, nous restons debout pour te voir voler plus haut, plus haut encore, Oiseau d’envergure…
Bon voyage Édem Kodjo !
Bon voyage Grand Frère !


ΩΩΩ



Pierre S. ADJÉTÉ

● 20 août 2020 ●




Crédits: Les photos qui illustrent cet "Hommage à Édem Kodjo" sont du Père Benoît Éfoévi PÉNOUKOU, le Tonton Father, le Grand Zoulou, etc.


Silence


Rédigé par PSA le 20/08/2020 à 08:00



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