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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.




Sa grande sœur Rachida s’est échappée par le haut, en prenant la place du patriarche. Lui incarne l’échec d’une éducation à la dure et les ratés de l’intégration des immigrés maghrébins. Il publie un témoignage émouvant : Dans " l’Ombre de Rachida". Ouvrier spécialisé, Jamal Dati plaide donc également pour une justice plus humaine. Après lecture de l'ouvrage, l’on semble regretter que Rachida Ministre n'ait pas fait appel à son frère comme conseiller technique !


Vierge, Un destin Politique
Vierge, Un destin Politique
Jusqu’à la fin de l’année, Jamal Dati, en liberté conditionnelle, doit encore se rendre régulièrement au tribunal de Nancy, montrer ses fiches de paie et les résultats de ses contrôles urinaires. Encore quelques semaines et il aura réussi dans la formidable entreprise qui l’occupe depuis cinq ans: avoir un emploi stable, ne plus toucher à la drogue, être un père et un compagnon responsable. Il dit: «J’ai failli. J’ai payé. J’espère avoir maintenant le droit au respect.» Et pour que cette victoire sur lui-même soit reconnue, l’ex-trafiquant de drogue devenu ouvrier spécialisé publie un livre.
Mais la normalité est une montagne dont les normaux n’ont pas idée. Et le livre-témoignage du frère de Rachida, écrit alors qu’elle était encore garde des Sceaux de la cinquième République, était condamné au malentendu. On attendait un objet de scandale – Rachida Dati elle-même n’a-t-elle pas tenté d’en empêcher la publication? On a un émouvant document sur le destin d’une famille d’immigrés marocains dans la France d’aujourd’hui. Et un témoignage d’une précision scientifique sur les rouages des différents trafics dans les cités et les prisons.
Rédigé par le journaliste Xavier Bénéroso sous la forme de l’entretien, « À l’ombre de Rachida » raconte d’abord la dure loi des fratries, où la réussite des uns semble fatalement devoir se payer par le sacrifice des autres. Alors que, de gré ou de force, ses dix frères et sœurs filaient droit sur le chemin escarpé de l’intégration – travail, humilité, ténacité – Jamal s’est laissé glisser dès l’adolescence sur la voie de la délinquance, toute tracée pour le beur de cité.
Pourquoi lui? Jamal Dati lui-même ne peut pas le dire. Mais dans une famille où les quatre garçons dorment dans la même pièce et où seuls les deux premiers arrivés ont droit à un lit, on n’est pas surpris d’en voir un rester durablement sur le carreau.
Dans le petit appartement de l’agglomération chalonnaise loué par M’Barek Dati, ouvrier à l’usine Saint-Gobain, la chambre des filles est encore plus encombrée. Rachida a six sœurs. Et si, dans la famille Dati, l’éducation pour tous est la règle, la seule manière, pour une fille, de sortir de la maison du père est de se présenter, vierge, au bras de son futur mari. On savait Rachida Dati issue d’une famille musulmane traditionnelle, on ne mesurait peut-être pas à quoi elle a échappé, et avec quel art.
Jamal raconte comment ses parents ont expédié le mariage de sa cadette Jamila, alors étudiante, avec un homme qu’elle ne connaissait pas. Simplement parce qu’ils la trouvaient «distraite». «Ils ne l’ont pas frappée, ils ne l’ont pas séquestrée, ils n’ont pas menacé de la faire repartir au bled. Mais ils lui ont dit: «Il faut que tu te maries. Elle a pleuré.» Mais elle a obéi et sa loyauté familiale reste à ce jour indéfectible.
Rachida elle-même a failli succomber à l’enveloppante tyrannie d’une famille «respectueuse des traditions». Poussée au mariage en 1992 avec un ingénieur algérien, elle a réussi le tour de force de faire annuler l’union après quelques jours sans fâcher son père.
(…) Depuis peu, Zhora est venue s’ajouter à la tribu: sa fille, née hors mariage, de père non déclaré. Face à cette humiliation extrême, le patriarche n’a plus parlé à Rachida durant deux mois. Puis il a capitulé. Car pour sauver sa peau de femme, sa fille a pris sa place. Généreuse et autoritaire, c’est elle, désormais, qui fait la loi.
«Elle a sali mon père», dit Jamal. Lui, le parfait négatif de sa grande sœur, celui qui s’est échappé par le bas. Le délinquant de la famille aurait pu apprendre beaucoup de choses à sa sœur lorsqu’elle était ministre de la Justice. Mais elle ne lui a jamais rien demandé et s’est bornée à renforcer une politique répressive qui rappelle furieusement la loi du père.
Il est encore question, aujourd’hui en France, d’emprisonner les enfants dès 12 ans, comme Rachida Dati a voulu le faire. Son frère, qui a goûté plus que les autres à la matraque paternelle, est l’incarnation même de l’échec d’une éducation à la dure. Il répète qu’il assume ses fautes, mais aussi qu’un peu plus de tendresse et d’écoute auraient changé sa vie. Il aimerait que Rachida l’entende. Mais comment voulez-vous qu’elle lise son livre? //////Anna Lietti


Mot à Maux


Rédigé par psa le 16/11/2009 à 00:15