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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.




Connaissez-vous un infidèle? Peut-être que son attitude est génétique. La propension à oser avoir une relation sexuelle adultérine a une composante héréditaire. Des chercheurs l’ont montré chez les diamants mandarins. Alors pourquoi pas chez l’homme aussi? L’avocat américain Benjamin Brafman va-t-il utiliser cette étude dans la défense de son client Dominique Strauss-Kahn pour justifier ses infidélités conjugales?


Carmélo de la Pinta, Femme à la chouette
Carmélo de la Pinta, Femme à la chouette
Le patrimoine génétique d’un individu, mâle ou femelle, pourrait expliquer, en partie du moins, sa propension à adopter des comportements sexuels volages. C’est en tous les cas ce que montrent, chez les diamants mandarins, des chercheurs du Max Planck Institut für Ornithologie, à Seewiesen (Allemagne); ils ont publié hier leurs travaux dans la revue PNAS. Et ne se privent pas de tirer des conclusions sur l’être humain.

Certes, chez l’Homo sapiens, les interdits religieux, les tabous sociaux, le hasard des rencontres, bref les aléas qui constituent son environnement socioculturel conditionnent plus ou moins ses comportements sexuels. Mais rien n’exclut que des facteurs génétiques puissent les moduler. Mener des études sur des humains pour le vérifier étant quasi impossible, et très difficile sur d’autres mammifères (seules 10% des espèces sont monogames), Wolfgang Forstmeier et ses collègues se sont tournés vers les diamants mandarins, volatiles connus pourtant pour être fidèles, mais aussi pour se reproduire facilement.

La question qu’ils se sont posée concernait toutefois moins le comportement des mâles que celui des femelles. Il est en effet admis que, dans une perspective évolutive, le but d’une vie est de «maximiser son patrimoine génétique», résume le primatologue bâlois Jörg Hess. Concrètement, pour un mâle, cela revient à tenter de s’accoupler avec autant de femelles que possible pour produire un maximum de descendants. Or il en va autrement pour ces dernières: «Le débat fait rage pour comprendre pourquoi certaines, bien qu’en couple, se risquent à une copulation avec un autre mâle alors que cette promiscuité n’implique pour elles pas de bénéfice clair, et peut avoir un coût énorme (transmission de maladie, retrait du mâle attitré dans les soins apportés aux rejetons)», dit Wolfgang Forstmeier.

Pour y voir plus clair, les biologistes ont utilisé 1500 mandarins, de cinq générations consécutives. Dans des cages, ils ont mis en présence plusieurs individus, mâles et femelles, dont ils savaient que le père était très ou peu volage. Sous l’œil de caméras, ils ont observé des couples se former. Surtout, ils sont parvenus, au fil des générations, à quantifier avec quelle propension chacun s’engageait ou non dans des relations extraconjugales.

Résultat: «Nous avons découvert que l’infidélité est corrélée entre mâles et femelles. Autrement dit, que la sœur d’un mâle frivole a plus de chances d’avoir elle aussi un penchant pour l’infidélité. En effet, les deux oiseaux partagent une même prédisposition génétique héritée de leurs ancêtres volages.» Le chercheur l’admet, «même chez les oiseaux, l’attitude de la femelle ne dépend pas entièrement de son héritage génétique, probablement pour moitié au mieux. Mais la corrélation est assez grande pour être significative. Cela expliquerait que, même si elle n’en retire aucun bénéfice direct, la femelle aille tout de même «à gauche», car ses gènes l’y «incitent» en quelque sorte.»

Pour Laurent Keller, biologiste au Département d’écologie et évolution de l’Université de Lausanne, «ces résultats ne sont pas surprenants, car tous les traits de personnalité sont définis, au moins en partie, par une composante génétique. Par ailleurs, lorsque des conditions d’environnement sont similaires pour tous les individus sur des générations – c’est le cas ici avec des oiseaux élevés en captivité –, l’on sait que l’héritabilité d’un trait devient plus grande qu’en milieu naturel. Il faudrait donc, pour tirer de véritables conclusions, comparer les résultats obtenus avec des mêmes données glanées avec des oiseaux pris au hasard dans la nature

Resterait aussi à expliquer par quels mécanismes précis l’expression des gènes «pousserait» un individu à une relation extraconjugale. «C’est quasiment impossible, dit Wolfgang Forstmeier, car d’une infinie complexité dans les interactions entre les divers niveaux de la personnalité (exclusivité du lien social, motivation sexuelle, acceptation du risque, etc.).» D’autres chercheurs, pourtant, s’y sont risqués. En 2008, Hasse Walum, du Karolinska Institutet en Suède, a passé au crible, chez 900 hommes en couple depuis 5 ans, le gène de la vasopressine, une hormone liée au comportement social: ceux qui avaient une forme mutée du gène connaissaient plus de relations houleuses et étaient moins attachés à leur compagne.

Cette étude se base elle-même sur des travaux plus stupéfiants encore, menés en 2004. Larry Young à l’Université Emory, à Atlanta, a utilisé deux espèces de campagnols, celui des prairies (Microtus ochrogaster ), social et monogame, et celui des prés (M. pennsylvanicus ), asocial mais polygame. Il a constaté une différence dans leur cerveau respectif: chez le rongeur monogame, les récepteurs à la vasopressine étaient situés dans la même aire que ceux de la dopamine, l’hormone du plaisir secrétée lors de l’acte sexuel. Chez le «Don juan à moustaches» par contre, les deux types de récepteurs sont éloignés, si bien que ce campagnol n’établit aucune relation entre son plaisir et un individu particulier. Pour changer cela, les scientifiques ont «injecté» chez ce dernier, dans la zone relâchant la dopamine, le gène de la vasopressine. Bilan: le rongeur cavaleur s’est mué en mulot fidèle, au point de regagner son terrier tous les soirs! Modifier un seul gène avait ainsi suffi à induire un comportement sexuel différent.

«Chez l’homme, il est impensable qu’un seul gène dicte à lui seul quoi que ce soit en termes de comportement», commente Laurent Keller. Wolfgang Forstmeier est du même avis. Pour lui, l’hérédité joue toutefois bien un rôle. Pour preuve, cette étude menée en 2004 et publiée dans Twin Research: le généticien Tim Spector du St Thomas’ Hospital de Londres a enquêté auprès de 1600 paires de jumelles. Parmi les vraies jumelles, si l’une était volage, il y avait 44% que l’autre le soit aussi, alors que le risque moyen pour une femme d’être infidèle est de 22%.

Mais de là à tirer des conclusions plus précises, il n’y a pas qu’un pas: «Les chromosomes qui déterminent le sexe d’un individu portent peu de gènes, rappelle Laurent Keller. La plupart des gènes, dont ceux qui expliqueraient ces comportements , sont sur des chromosomes qui sont présents autant chez l’homme que chez la femme. Ils y sont simplement exprimés différemment, en fonction de leur environnement.»

«C’est justement le fait que les gènes incriminés soit partagés et transmis chez les deux sexes qui explique que même si la polygamie est parfois favorisée chez les mâles tandis que les femelles font moins d’écarts de couple, aucune des deux stratégies (monogamie ou polygamie) n’a totalement pris le pas sur l’autre au fil de l’évolution. Car le coût de l’infidélité féminine ne doit pas être important (chez les animaux du moins...) au point d’avoir été éliminé par sélection négative», conclut Wolfgang Forstmeier.//////// Olivier Dessibourg


Mot à Maux


Rédigé par psa le 14/06/2011 à 06:00