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Pierre S. Adjété
Pierre S. Adjété
Né à Lomé, PSA a fait ses études au Togo, au Gabon et au Canada. Actuellement fonctionnaire dans l’administration fédérale canadienne, PSA est partisan du « Grand Pardon » et adepte de l’Éthique dans l’espace public; il est un acteur engagé dans des initiatives citoyennes et républicaines.





Avec la découverte du feu et l’exploration de ses nombreuses utilisations, s’est inventé un des dictons les plus sots de l’espèce humaine : Il n’y a pas de fumée sans feu. Idiotie suprême s’il en est, à la fois toto-logique et bineta-logique, simpliste et simplificatrice, accusatrice et adaptable à toutes les sauces, elle est à la base de nombreux abus qui présentent les évènements comme autant de conspirations « cachées » dont les coupables étaient désignés à l’avance. Malheureusement, Il-n’y-a-pas-de-fumée-sans-feu s’installe rageusement comme idéologie politique au Togo. Sans gêne! Sans raison! Or, le XXIe siècle appelle le Togo à une autre gouvernance émancipatrice.


Benoit XVI face à la Colombe de la Paix... venue de Lomé?
Benoit XVI face à la Colombe de la Paix... venue de Lomé?



Cette recette saugrenue de «fumée sans feu», un lâche dessert de fruits amères et revanchards, développe toujours la paranoïa de l’ennemi caché et de la théorie du complot; ce qui justifie le radicalisme, l’arbitraire, les guerres fratricides visibles et invisibles, tous ces excès qui privent de sommeil et empêchent la confiance et le respect, la sérénité et le dialogue, la réconciliation et le développement. En regardant de plus près encore, l’on observe même que le retour de ce vieux principe –Il n’y a pas de fumée sans feu- qui vient de refaire surface au Togo, tient à sa « principale qualité de répondre à toutes les interrogations dans les situations de détresse ou de fort traumatisme, et de faire apparaitre le chainon manquant qui va tout expliquer soudainement et simplement. » Au Togo, les adeptes de ce principe n’en démordent pas et sont persuadés qu’ils tiennent là un intarissable filon compatible à leur désir de vaincre sans aucun péril.

Le feu a ravagé le Grand Marché de Lomé et les coupables sont soudainement trouvés. Ces coupables se trouvent n’être simplement que les adversaires politiques déjà connus. Le conflit politique rituel est ainsi brusquement accentué dans l’espace politique togolais et tous les compteurs de l’incontournable dialogue retombent à zéro. Depuis, la confusion règne sur tout le Togo où chacune et chacun peut être suspecté de tout et de rien, accusé, détenu, condamné. L’essentiel, le devoir de réconciliation, est ainsi mis aux arrêts au Togo par un mode opératoire étiquetant ses accusés avant la conclusion des enquêtes; et tout cela, au grand désespoir des citoyens et de la communauté internationale.

C’est connu : au Togo, plane toujours une anxiété foncièrement domiciliée chez les tenants du pouvoir. Ces derniers savent quoi perdre et sous-estiment leurs bénéfices dans l’avènement du changement et l’impact durable qui en résulterait leur reste insaisissable. Mauvaise foi évaluative ou incompétence politique? Toujours est-il que cette angoisse permanente des détenteurs du pouvoir présidentiel tient aussi et surtout à leur conscience d’avoir toujours abusé de leur autorité dans un climat de terreur et à leur sentiment de peur de représailles, si ce pouvoir venait à les quitter. Estimant n’avoir pas d’autres moyens que le maintien de leur domination par la force, une partie de l’armée de service est souvent poussée à l’utilisation constante de la répression et à plus de violence dans toutes ses formes. Il est pourtant utopique de penser que seule la peur devra gouverner le Togo et ses citoyens.


À législatives chahuteuses, présidentielles chaotiques
Les dialogues avec l’opposition politique, quelle qu’en soit leur nature, se révèlent n’avoir été que du dilatoire jusqu’à maintenant. Les revendications citoyennes et journalistiques de tous ordres, même pacifiques, des plus élémentaires des droits et des plus légitimes des attentes d’évolution institutionnelle républicaine, ne sont pas prises en considération quand elles ne sont pas, purement et simplement, traitées par la force, le mépris et l’arrogance. Au Togo, tout cela dure et perdure depuis trop longtemps et confisque les énergies au lieu de les libérer au profit du développement du pays.

À l’évidence, le pays est en danger : Mon pays va mal! Et il est particulièrement illusoire de concevoir que la force, le mépris voire l’arrogance, aussi ouvertement institués à l’encontre de l’opposition togolaise, amèneront celle-ci à la docilité politique devant laisser la conscience tranquille aux dirigeants du Togo et leurs alliés en quête de stratégie pour gagner les prochaines élections législatives. Comme au secours de l’orphelin, même la visible prolétisation de l’opposition togolaise, son isolement intérieur entretenu par le pouvoir présidentiel autant que la pauvreté ambiante dans tout le pays, tous ces facteurs viennent résolument nourrir des foyers de résistance farouches contre la pérennisation du système dominant depuis une cinquantaine d’années.

Cette insoumission à l’égard du pouvoir togolais s’est délocalisée sur l’ensemble du territoire et particulièrement dans la diaspora togolaise restée très engagée dans l’avènement du changement et de l’alternance. Le pouvoir présidentiel togolais ne peut raisonnablement pas livrer bataille et la gagner contre une si grande partie de sa propre population. La bataille politique du XXIe siècle est aussi à travers une diplomatie publique via Internet. Sur ce terrain, la diversité des sources de l’opposition rendent beaucoup plus efficaces et crédibles les messages de contestation qui y sont véhiculés. Même que les attaques informatiques contre les sites Internet relayant les messages de l’opposition togolaise ainsi que l’abondance des commentaires diligentés contre les points de vue réfractaires à la gouvernance présidentielle ne viennent pas à bout de ce mécontentement très audible sur Internet.

Et tout cela n’est pas un bon présage pour un apaisement politique et la suite des choses. À moins d’un changement de cap vers un dialogue respectueux des règles de l’art des pourparlers et du compromis, un dialogue franc, sincère et éthique. Car, quoi qu’on fasse et quoi qu’on dise, les Togolaises et les Togolais également resteront maîtres de leur destin, celui qui leur ferait recouvrer leur dignité de citoyens sur la Terre de nos Aïeux.

Le temps presse, constate-t-on de partout et même la placide et plantureuse Union Européenne bouge, tellement qu’elle appelle désormais à un jeu franc qui n’est rien d’autre pour elle que: « l'impératif d'un dialogue ouvert et inclusif, de la mise en œuvre des recommandations de la Commission Vérité, Justice et Réconciliation et du respect des droits de l'homme. Tout appui financier direct de l'UE au processus électoral dépendra de l'existence d'un accord politique élargi et à la mise en œuvre des réformes électorales dans l'esprit des recommandations des Missions d'Observation Electorale de 2007 et 2010, en particulier en ce qui concerne le réaménagement du découpage électoral. » Le parti socialiste français n’en dit pas moins, comme plusieurs autres chancelleries attentives au tournant ouvertement belliqueux de la vie politique togolaise. De bonne grâce et de bonne conscience, on aurait imaginé un assouplissement des mœurs politiques au Togo à la faveur de l’évolution même du monde et de la connaissance disponible sur la résolution des conflits... Jamais, la Liberté n’a fatigué les peuples.


Le XXIe siècle appelle également le Togo et ses dirigeants
« L’histoire du monde et de chaque nation est faite de longues disciplines et de soudaines indisciplines » qui permettent des avancées, et parfois sèment confusion avant d’éclaircir le paysage. Au Togo, l’histoire bruyante de l’incorporation d’un Gilchrist Olympio capricieux –plutôt que de l’intégration des idéaux du peuple souverain, a donné l’illusion d’une réalisation politique historique. Ce fiasco politique se doit d’être reconnu pour ce qu’il est : une méprise et une fuite devant la réalité politique togolaise, de vides atermoiements, du temps perdu, un piège stratégique, une imposture même. Il y a longtemps que le Togo n’est plus une affaire de nom de famille ni d’appartenance ethnique. Désormais, la nation togolaise ne peut s’empêcher de progresser qu’avec l’émulation des décisions et des concessions courageuses et non-malicieuses, dont les plus significatives doivent venir du camp présidentiel au pouvoir depuis cinquante ans.

Le temps des hésitations est révolu. En arrière-fond apparaissent deux thèmes récurrents que rien ne peut effacer: dialogue et démocratie. Un dialogue dans la bonne foi pour une démocratie apaisée; un dialogue plutôt que de la manipulation, une démocratie vraie plutôt que de la démocrature. Depuis le temps que l’on en parle au Togo, dialogue et démocratie constituent un devoir éthique, une planche de salut qui doit restituer honneur et dignité au chef de l’État togolais lui-même en lui assurant quiétude et tranquillité dignes des temps modernes, voire regagner de la légitimité démocratique dans la cohabitation avec un gouvernement de l’opposition. Tout, absolument tout devrait être envisagé avec raison et grandeur d’âme. L’exemple vient d’être renouvelé par Benoit XVI : faire l’histoire soudainement et promptement. Les peuples savent reconnaitre ces décisions libres et historiques.

C’est pourquoi à sa première apparition publique depuis l’annonce de sa démission surprise, Benoît XVI a été ovationné, le mercredi 13 février 2013, alors qu’il présidait l’audience générale pour l’avant-dernière fois de son pontificat : «J’ai démissionné en pleine liberté, pour le bien de l’Église» a-t-il déclaré publiquement. C’était le cas pour notre voisin Mathieu Kérékou les lendemains de son retrait volontaire du pouvoir. Mandela n’avait fait qu’un seul mandat présidentiel, malgré toutes les pressions du monde. Au Togo, il y a encore place à réconciliation des citoyens et amélioration du climat politique.

À sa manière, Faure Gnassingbé peut changer le destin du Togo et revenir dans l’histoire sans aucune autre effraction. Car l’enjeu sous-jacent aux turbulences actuelles est aussi comme la fumée annonciatrice infaillible du feu : des législatives chahuteuses et chaotiques précédant des présidentielles émasculées et émeutières au Togo. À tout prix, il faut sortir de ce piège de la préparation anticipée d’un troisième mandat présidentiel, au lieu de réussir des législatives démocratiques et consensuelles. Et cette réalité de la construction d’un Togo moderne et conforme aux temps nouveaux, force désormais tous les ayants cause à demander l’impossible aux dirigeants politiques : assumer le Togo autrement, illustrer les dirigeants, rehausser les élections, comprendre les citoyens.


Faure doit enfin dire à ses compatriotes : Je vous ai compris!
La démonstration a été largement faite que le reliquat de système dans lequel évoluent les Togolaises et les Togolais, depuis tant d’années, n’est nullement optimal pour ses tenants –souvent obligés de se protéger contre leurs familles et leurs amis, encore moins pour les adversaires à chaque fois décidés et ragaillardis dans l’antagonisme. Mais un choix existe toujours, et ce choix est entre deux régimes qui ont le mérite d’être bien connus de tous, entre deux avenirs opposés à tous les égards : la continuation du vieux système clanique désuet et les coûts de sa lente adaptation selon le seul vouloir de quelques privilégiés qui en tirent des avantages précaires ou le saut qualitatif dans l’audacieux système démocratique ouvert à toutes les composantes collectives et individuelles de la population togolaise avec la garantie d’un Grand Pardon et d’une justice réparatrice.

Tout dialogue intelligent avec soi-même devrait conduire au plus sage des choix, le choix du XXIe siècle, la renonciation au passé et la négociation de certaines garanties pour tous. Fini les lancinantes hésitations… L’heure du changement a véritablement sonné; et on l’entend de partout. Même «la Papauté, l’une des institutions les plus anciennes, mystérieuses et fascinantes, vit un moment unique, inusité, exceptionnel». Pourquoi pas le Togo? Comme d’autres dirigeants à des moments historiques, Faure Gnassingbé doit enfin dire à ses compatriotes : Je vous ai compris! Ainsi libre et libéré, il lui restera alors à agir en conséquence et de bonne foi; autant pour son propre salut que celui de son pays. Un autre Togo ne fera alors que commencer, et les méfaits du passé ne seront rien comparés aux immenses espoirs de l’avenir; un avenir partagé par tous les citoyens, sans discrimination aucune. Et chacun y veillera!

Au Togo, depuis l’épreuve du feu caractéristique de cette année 2013, l’histoire a cessé d’être un simple balancier pour devenir un boomerang. Contre toute attente, ce retour inattendu du clivage togolais en plein visage des acteurs politiques force chaque personne, le chef de l’État togolais en particulier, à refaire ses comptes avec ses compatriotes devenus très exigeants. C’est l’ultime dialogue, notre Ultimate Togolese Dialogum intérieur et extérieur, loin du sursis accordé jusqu’à maintenant à tous les imposteurs qui pensent, sans aucune compétence politique audacieuse de ces temps nouveaux, qu’ils peuvent tromper le peuple togolais tout le temps. Rien n’est moins sûr! Il est donc temps de faire un autre Togo, un Togo courageusement d’avenir, un Togo ambitieux, un Togo simplement démocratique. Pas moins! Pour y parvenir, c’est l’occasion d’un ultime dialogue avec son peuple, le dialogue du feu de la vérité.


Diplomatie Publique


Rédigé par psa le 20/02/2013 à 06:00